L’insatiable Carlos Ghosn

L’audit de RNBV, la structure détenue à parité par Renault et Nissan pour coiffer l’Alliance, n’a pas encore livré tous ses secrets. Rédigé par le cabinet Mazars, ce document de 300 pages recèle encore quelques perles…

Carlos Ghosn n’a pas seulement utilisé 38 fois le jet privé de l’entreprise pour se rendre sur ses lieux de villégiature (« L’Express », 20/1) ou fastueusement célébrer, à Versailles, les 15 ans de l’Alliance pour plus de 500.000 €. Il a aussi (par exemple) laissé RNBV régler la note d’une soirée au musée Marmottan, le 10 décembre 2015, avec un dîner pour 18 convives signé Lenôtre. Montant des agapes : 22.120 €.

D’autres étranges virements ont attiré l’attention de Mazars.

Entre 2017 et 2018, Amal Abou Jaoude, la secrétaire particulière de Carlos Ghosn au Liban, a ainsi perçu 140.840 € via la Mitsubishi Bank. « Ces sommes correspondent sans doute aux salaires que RNBV ou Nissan International Holdings auraient versés en attendant que soit créée la nouvelle entité de l’Alliance Renault-Nissan au Liban, qui devait intégrer Amal Abou Jaoude », explique Carlos Abou Jaoude (aucun lien de parenté avec la secrétaire), l’avocat de Carlos Ghosn. A l’entendre, le PDG comptait diriger une structure d’une vingtaine de personnes depuis Beyrouth, à mi-chemin entre Tokyo et Paris !

« RNBV était soumis à un contrôle très limité de la part des instances de gouvernance et de management », déplorent les auditeurs de Mazars.

Et comment !

Cette coquille néerlandaise a vu son budget passer de 30 millions € en 2009, à 98,2 millions en 2018, sans que personne songe à soulever le capot…

Les deux constructeurs disposaient chacun de cinq membres au sein du directoire de RNBV. Aucun n’a pointé la dérive des dépenses (11 millions indus, selon les enquêteurs).

Même noble mutisme de la part des administrateurs de Renault et de Nissan, dont la fonction, rémunérée par de modestes jetons de présence (de 55.000 à 83.000 € par an), consiste pourtant à surveiller et à contrôler les activités de l’entreprise et de son président.

Dérapage mal contrôlé

« Chaque administrateur disposait d’un DiliTrust, un compte en ligne où il recevait des documents et des études financières nécessaires pour voter les investissements et les budgets que Renault et Nissan souhaitaient accorder à RNBV, souligne Me Abou Jaoude. Chacun était donc parfaitement informé de l’évolution du budget de cette société et de ses activités. »

Pas vraiment des perdreaux de l’année, ces administrateurs…

Franck Riboud (Danone), Thierry Desmarest (Total), Marc Ladreit de Lacharrière (Fimalac) ont formé, dix ans durant et jusqu’en 2018, un trio de poids lourds au conseil de Renault. Énarque reconverti dans la banque d’affaires, Philippe Lagayette, lui, a présidé le comité d’audit des risques jusqu’en mai 2019 (il en est sorti discrètement).

Et comment expliquer la passivité des administrateurs de l’Etat, actionnaire de Renault ?

Deux de ses éminents représentants siégeant au conseil (Martin Vial, président de l’Agence des participations de l’Etat, et Pascal Faure, patron de la Direction générale des entreprises) se sont révélés aussi sourds et aveugles que les commissaires aux comptes.


Odile Benyahia-Kouider. Le Canard enchaîné. 29/01/2020