Une position collective …

… sur une politique d’inégalités, les réformes de la « start-up nation » et la réécriture de l’histoire …

Le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH) s’est conçu dès sa création, en 2005, comme une prise de position et un engagement social. Son manifeste fondateur affirme que « les historiens-historiennes ne vivent pas dans une tour d’ivoire ».

Sa vocation spécifique est celle d’un observatoire des usages et des mésusages publics de l’histoire. Mais que signifie la vigilance sans la prise de conscience que l’être social, tissé par la diversité des modes d’organisation collective, est fragilisé toujours davantage par la compétition féroce entre individus ? Est-ce la même attention à l’histoire qui est requise quand l’organisation de la société tout entière est l’objet d’un bouleversement programmé ?

Lorsque les réformes sont définies et prescrites avant même leur adoption légale, lorsque le processus de l’histoire est à un tel point confisqué, lorsque la précarisation est le seul horizon proposé, l’observation à distance du passé et de ses représentations ne peut se suffire à elle-même. Il devient nécessaire d’ajuster le regard sur le passé et les enjeux du présent dans une réflexion critique d’ensemble, sans pour autant les confondre.

La politique actuelle du gouvernement aggrave les inégalités existantes dans la société, précarise celles et ceux qu’elle réduit à des individus isolés. Elle accélère la destruction de l’organisation collective de la société en lui substituant les mécanismes du marché généralisé.

Le projet de loi sur les retraites prétend avoir pour but « la création d’un système universel de retraite » garantissant « l’égalité de tous ». Or, il engendre concrètement une logique de concurrence entre toutes et tous et l’appauvrissement du plus grand nombre. La loi de programmation pluriannuelle de la recherche, qui doit être votée prochainement au Parlement, est une forme d’étranglement progressif de la recherche et de l’enseignement supérieur publics au profit d’une logique de marché.

Dans l’enseignement secondaire, la réforme du baccalauréat et la mise en place de Parcoursup instaurent une compétition entre les établissements scolaires publics et entre les élèves, futurs étudiants et futurs salariés précaires. Certains chefs d’établissement s’apprêtent à recourir à des agences de publicité pour promouvoir leur lycée ou leur collège. Le droit aux études secondaires et supérieures disparaît au profit de la concurrence sociale la plus débridée, cependant que la mise en œuvre des E3C (épreuves communes de contrôle continu) en classes de première et de terminale conduit à un bachotage continuel et épuisant pour les élèves et les enseignants.

Dans le même temps, la relecture de l’histoire, structurée par les nouveaux programmes de la rentrée pour l’année scolaire 2019-2020, malgré l’existence de points de réflexion, accrédite les éléments d’un nouveau récit idéologique qui ne se limite plus à l’impensé du modèle républicain, justifiant ainsi la mutation brutale de la société.

Le retour critique sur le principe de représentation politique est éludé. La démocratie directe n’est pensable que dans le passé perdu d’Athènes. L’interprétation de la Révolution française est réduite à la seule question de la nation, évacuant même la question de la souveraineté du peuple.

Si les révolutions réapparaissent, les processus de domination, les enjeux sociaux, la question de l’autre dans l’espace européen sont minorés. L’émancipation des femmes, les questions de genre sont restreintes à des vignettes chronologiques.

Les sociétés extra-européennes ne sont étudiées qu’au passé médiéval ou au miroir colonial. Mises en avant, la mondialisation néolibérale et la logique des puissances sont les seules clés d’interprétation des sociétés contemporaines.

Le projet de réforme du Capes d’histoire-géographie parachève le processus du côté de la formation des enseignants : la quasi-disparition des contenus disciplinaires la réduit à des modules pragmatiques dépourvus d’approches critiques.

Pour forcer l’adhésion du corps social au processus qu’ils mettent en marche, le gouvernement, le chef de l’État et leurs relais parlementaires et médiatiques communiquent au lieu de dialoguer. Leurs éléments de langage composent un nouveau lexique qui empêche de lire le réel.

L’usage partagé des mots du politique, comme « réforme », « universalité », « liberté », « égalité » et « république », devient impossible, tant le sens en est détourné et perverti.

La précarité est appelée « mobilité », se soumettre est rebaptisé « s’adapter ». La question dépasse celle du seul vocabulaire : le langage tout entier est travesti au profit d’une raison d’État qui réduit la société à une somme conflictuelle d’intérêts individuels concurrentiels. Le commun n’est plus compris. La politique est réduite au management.

De tout cela, nous, membres du CVUH, ne saurions être les témoins passifs, les observateurs et les observatrices confinés dans une fausse neutralité. Nous ne vivons pas sur Sirius mais sur une planète en danger dont nous revendiquons d’être des acteurs et actrices conscients.

C’est pourquoi nous affirmons notre engagement dans les luttes actuelles menées tant contre la réforme des retraites que contre l’étranglement des services publics, au premier rang desquels la santé, mais aussi la recherche, l’enseignement, l’édition, conditions de la présence sociale de l’histoire.

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Texte collectif. Signataires : Aurore Chéry, Laurent Colantonio, Sonia Combe, Natacha Coquery, Nelcya Delanoë, Blaise Dufal, Emmanuel Fureix, Anne Jollet, Olivier Le Trocquer, Laurence Montel, Fanny Madeline, Michèle Riot-Sarcey, membres du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH). Source