Mésentente sur l’orientation.

La Ligue de l’enseignement, l’une des plus anciennes organisations d’éducation populaire en France, une fédération qui regroupe 30.000 associations, voilà que, comme d’autres organisations de gauche aujourd’hui, n’arrive pas à s’entendre sur l’orientation de l’association.

La Ligue de l’enseignement est en butte à des conflits internes autour de deux interprétations de la laïcité. Selon nos informations, son vice-président délégué en charge de la laïcité, Jean-Paul Delahaye, par ailleurs ancien directeur général de l’enseignement scolaire et proche de Vincent Peillon, vient de démissionner. Lui se situe sur une ligne plus républicaine, « équilibrée », comme il la nomme, et s’oppose à l’orientation que tient son président, Joël Roman, tenant d’une laïcité plus communautariste.

Parmi leurs sujets de controverse, une note de la Ligue au sujet du service national universel (SNU) (dont les jeunes participants pourraient être encadrés par les membres de la fédération). Ce texte dit en substance : « Il ne faudrait pas qu’une approche trop interdictive nourrisse une nouvelle fois des logiques d’objection de conscience […]. Ceci aboutirait à des exclusions de fait de toute une partie de la jeunesse. »

Une prise de position en désaccord avec les convictions de Delahaye, qu’il juge « complaisante à l’égard de revendications identitaires », et qu’il dénonce dans un mail adressé au président pour annoncer sa démission.

Dans un autre mail, il s’interroge : « Le SNU, comme son nom l’indique, est un service national, ce n’est pas un séjour de vacances. En quoi s’abstenir de porter un signe religieux pendant deux semaines justifierait une « objection de conscience »? »

Cet exemple illustre en tout cas deux conceptions qui s’affrontent à la Ligue. Ce n’est pas nouveau. Alors qu’elle a été le fer de lance de la laïcité à sa création, à la fin du XIXe siècle, la Ligue a connu « une dérive dans ce domaine », selon un observateur. À partir des années 1980, elle a choisi une laïcité dite « ouverte », alignée sur les positions de l’Observatoire de la laïcité.

Joël Roman était d’ailleurs animateur d’un groupe Islam et Laïcité, dont l’un des intervenants n’était autre que Tariq Ramadan (à une époque, toutefois, où il était beaucoup moins sulfureux que maintenant). Pas étonnant qu’aujourd’hui il s’en prenne à la ligne revendiquée par Delahaye.

D’autant que celui-ci, depuis son élection, avait entamé un rapprochement avec le mouvement laïque, y compris des membres du Printemps républicain, ce qui a ulcéré Roman. « Je ne crois pas conforme à la tradition de la Ligue de défendre une position « équilibrée » entre l’Observatoire de la laïcité et ceux qui, sous couvert de la défendre, s’en font les fossoyeurs, du Printemps républicain au Conseil des sages installé par le ministre de l’Éducation nationale », lâche-t-il dans un mail en réponse à Delahaye.

Où se situe la majorité des adhérents dans tout ça?

De l’avis d’un observateur, la Ligue n’a pas voté sur ces sujets depuis bien longtemps, alors difficile de le savoir. D’autant qu’avec la structure en fédération, seule une poignée de membres tranche ces positions idéologiques. C’est à la base, cependant, que le discours tenu peut être le plus influent : quelle réponse donne-t-on aujourd’hui, par exemple, aux revendications religieuses dans les associations sportives membres de la Ligue?


Laure Daussy. Charlie Hebdo. 22/01/2020