Il nous semble qu’il y a un certain nombre de questionnements moraux intellectuels dans cet article ou est évoqué le retour de certains enfants en France, qu’il faudra se poser un jour ; pourquoi pas maintenant ? MC

  • Quel monstre hante les jours et les nuits d’un enfant passé brusquement de la guerre syrienne à la paix ?
  • Quels cauchemars, pour un gamin français élevé par ses parents au coeur du prétendu califat de Daech ?
  • Que ressent-il, cet enfant, lorsqu’il quitte le fracas des obus, la vue du sang, la peur et la faim ?
  • Quelle est sa place, lorsqu’il rentre dans le pays que son père ou sa mère a violemment renié ?

Pendant dix-huit mois, Sophie Parmentier et Hélène Lam Trong ont suivi des grands-parents qui se battent depuis des années pour le rapatriement de leurs petits-enfants. Et deux frères, petites victimes du radicalisme islamiste, revenus en France en 2016.

Leur mère, Gladys, s’est mariée sur Internet avec un salafiste et s’est envolée pour la Syrie à 19 ans, son enfant de 14 mois dans les bras. « J’ai pensé qu’on aurait une vie idéale, dans un pays musulman où mon fils pourrait grandir sans tentations ».

Bombe à retardement ?

Sur place, terreur et décapitations tiennent lieu de vie idéale. Gladys a un second enfant. Après deux ans et demi, et alors que Daech recule, la famille rentre en France. Les parents sont emprisonnés. Et leurs enfants placés. Le plus jeune, âgé de 20 moïs, était nourri au sein. Il est brutalement sevré puis hospitalisé. Il refusait de s’alimenter.

Après ses dix-huit mois de détention préventive, nous suivons la mère tout au long du parcours qui lui permettra de revoir ses enfants. Un week-end ici, une moitié de vacances là.

Le reste du temps, les frères sont séparés, élevés dans deux familles d’accueil. Savent-ils pourquoi ? « On a été quelque part qui était dangereux », dit le plus grand.

Gladys attend son procès. Elle risque 10 ans de prison. Avant cela, il lui faudra tout raconter à ses enfants. Elle a peur de passer aux aveux. Autour d’eux, psychologues, pédopsychiatres, éducateurs s’affairent. Aider les garçonnets à comprendre leur histoire. Leur permettre de construire des modèles d’identification. Non, leur père et leur mère ne sont ni des héros ni des martyrs, mais un papa et une maman qui se sont dangereusement fourvoyés.

Alors, bombe à retardement ou petit bonhomme réinsérable ?

« Personne ne peut prédire quels vont être les effets des éléments traumatiques vécus dans la petite enfance. » Mais chacun espère que, sur les bancs de l’école, ces enfants pourront être réparés.

Aujourd’hui, 500 Français mineurs sont coincés en Syrie, entassés dans les derniers réduits islamistes ou dans des camps, où la vie est difficile. Le fils de Marc et de Suzanne s’était radicalisé. Leurs quatre petits-enfants vivent depuis six mois sous une tente kurde, dans le froid et la boue.

Julie, la fille de Lydie et de Patrick, est morte en Syrie avec son nouveau-né. Leurs trois autres petits-enfants sont rentrés. L’un a le visage ravagé par la mitraille, l’autre une jambe brisée, jamais soignée, le troisième ne parle pas et garde les yeux dans le vide.

Les enfants de Gladys, eux, reprennent vie peu à peu. L’un de ses fils ramasse des fleurs chiffonnées. Il les dépose dans la main de sa mère. Il les touche, les observe. « Est-ce qu’elles vont nous pardonner ? » demande-t-il gravement. « Qui ? » interroge la mère. « Les abeilles », lui répond l’enfant.


Sorj Chalandon. Le Canard enchaîné. 15/01/2020


Voir le reportage « Daech, les enfants du soupçon », le 21/1/2020 à 20 h 50 sur France 5.