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La Cour suprême brésilienne vient de rendre un étonnant jugement à propos de l’interdiction d’une parodie diffusée par Netflix, qui représentait le Christ en homosexuel.

D’abord interdit par un tribunal, le film a finalement été autorisé par l’instance suprême, mais au moyen d’un argumentaire assez fourbe. La cour a déclaré : « On ne peut pas supposer qu’une satire humoristique ait la capacité d’affaiblir les valeurs de la foi chrétienne, dont l’existence remonte à plus de deux mille ans, et qui est intériorisée dans la croyance de la majorité des citoyens brésiliens ».

Raisonnement vicieux qui ne demande pas l’interdiction de cette fiction car la foi serait si haut placée au-dessus de ce que l’esprit humain produit que rien ne pourrait l’atteindre ou l’affaiblir, et certainement pas la bave du crapaud de la liberté d’expression.

Par cette décision, la Cour suprême brésilienne fige la liberté de conscience de millions de Brésiliens, sans leur demander leur avis, en affirmant que la foi chrétienne est « intériorisée dans la croyance de la majorité des citoyens brésiliens ».

Je ne sais pas si c’est le fait que cela se passe au Brésil, mais cette polémique en rappelle une autre plus ancienne : la fameuse controverse de Valladolid, qui, au XVIe siècle, avait posé la question de savoir si les Indiens d’Amérique étaient des créatures de Dieu. Le pape de l’époque, un certain Paul III, avait affirmé que les Indiens étaient de « véritables êtres humains », qu’ils devaient être respectés « même s’ils demeurent en dehors de la foi de Jésus-Christ » et qu’ils devaient être « invités à ladite foi du Christ par la prédication de la parole de Dieu et par l’exemple d’une vie vertueuse ».

Les temps ont bien changé puisqu’en 2020 la décision de la Cour suprême brésilienne ne s’est pas embarrassée de la prudence papale du XVIe siècle, en décidant que de toute façon (que ça leur plaise ou non) les Brésiliens sont imprégnés par la foi chrétienne comme leur maillot de corps par la transpiration. Point final, la discussion est close.

C’est là un vieux truc inventé par les religions pour neutraliser toute critique, sans forcément recourir ,à la violence, qui consiste, par une posture surplombante, à juger d’en haut tous les êtres vivants, humains, grenouilles ou punaises de lit, et à les mettre en position d’être dominés.

À partir de là, ils pourront coasser, proliférer dans votre lit, dessiner des caricatures ou réaliser des films parodiques, tous leurs agissements se réaliseront par la volonté bienveillante de Dieu. Moquer Dieu en dessin ou en film est une tolérance accordée par Dieu Lui-même. Toute volonté de résister, de protester contre Lui est donc vaine. Si vous pouvez ridiculiser Dieu, Le contester et même en douter, c’est parce que Dieu le veut bien.

Cinq siècles après la controverse de Valladolid, la Cour suprême, en décidant que les Brésiliens étaient imprégnés de la foi chrétienne, démontre une fois de plus que les religions n’ont jamais accepté la sécularisation de la société, n’ont jamais admis que les lois humaines se positionnent au-dessus des lois divines.

Ce raisonnement est un bel exemple du despotisme dogmatique dont les idéologies religieuses font preuve pour maintenir leur place au-dessus de toutes les autres. Il témoigne de leur dédain assumé pour les convictions divergentes et instaure une hiérarchie selon laquelle la foi des croyants sera toujours au-dessus de toutes les autres.

Puisque la Cour suprême brésilienne en a décidé ainsi, il convient alors de nous incliner à notre tour : merci à Dieu de m’avoir permis d’écrire ce texte, merci au Tout-Puissant de m’avoir donné le don du dessin pour Le moquer, merci à Lui d’avoir fait de moi une petite crotte qu’Il a la bonté de garder dans les narines de Son grand nez, merci de n’être qu’un point noir dans la peau grasse de Son visage buriné. Et surtout merci de ne pas nous avoir encore exterminés comme des Indiens aux mœurs sacrilèges et aux dessins blasphématoires. Pour le moment.


RISS. Charlie hebdo. 15/01/2020