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Raphaël Kempf, est avocat au barreau de Paris, défenseur de nombreux gilets jaunes […], [il donne son avis sur les violences policières dans une interview à « Libération »].

Dessin de Babouse – Circule sur le net
  • Face à la multiplication des dérives policières, l’exécutif semble enfin monter au créneau. Emmanuel Macron a déclaré, mardi matin, attendre «la plus grande déontologie» des forces de l’ordre, quand Christophe Castaner rappelait lundi la nécessité d’une «exemplarité». Un début d’inflexion ?

Il est certain que si le président de la République et le ministre de l’Intérieur appellent les forces de l’ordre à l’« exemplarité » et l’ « éthique », c’est qu’ils sous-entendent qu’elles n’ont pas toujours été respectueuses de ces principes. C’est la première fois qu’ils le reconnaissent.

Mais ce sont des déclarations tardives, car cela fait plus d’un an que nous avons des preuves sûres et certaines. Au-delà des gilets jaunes, on déplore depuis des années des cas avérés de violences policières : lors de la loi travail en 2016, mais aussi dans les quartiers populaires.

Ces propos sont aussi hypocrites parce qu’ils laissent penser que l’exécutif prend la mesure de ces violences, tout en laissant entendre qu’elles ne sont le fait que de brebis galeuses dont il suffirait de se débarrasser pour qu’il n’y ait plus de difficultés. Or elles ont un caractère systémique : elles relèvent de choix de politiques et de stratégies du maintien de l’ordre, décidés au plus haut sommet de l’Etat par le ministre de l’Intérieur et les préfets.

  • Justement, comment peut-on changer ce système ?

Nous pouvons agir sur trois points :

  1. La question de la dotation et de l’usage d’armes comme les LBD 40 ou les GLI-F4 (qui sont classifiées armes de guerre),
  2. Les stratégies du maintien de l’ordre
  3. La réponse judiciaire.

 […]

  • Quid de la technique dite du « plaquage ventral », ou « décubitus ventral », très décriée ?

[…] … Le « plaquage ventral » ne consiste pas simplement à amener quelqu’un au sol, c’est aussi l’y maintenir par la force et le poids de plusieurs policiers… avec les conséquences que l’on connaît. […]

  • Et en ce qui concerne la stratégie considérablement durcie du maintien de l’ordre public ?

Arrêtons de penser qu’il faut aller au contact des manifestants et interpeller des individus en plein cortège, quitte à fendre la foule, créer d’énormes tensions et aboutir à ce que des violences policières soient commises.

Jusqu’à présent, la France adoptait pourtant le principe de la mise à distance, pour éviter justement les affrontements, comme l’explique très bien, dès 2007, David Dufresne dans son essai Maintien de l’ordre.

En outre, la désescalade passe par une question d’attitude : que les gendarmes mobiles ou CRS ne soient pas accoutrés comme les fantassins d’une armée. On assiste à une militarisation du maintien de l’ordre. Enfin, depuis plusieurs années, on constate aussi une judiciarisation du maintien de l’ordre : l’usage du droit et de la procédure pénale vient valider a posteriori ces stratégies. C’est une tendance que je dénonce régulièrement, car elle ne peut aboutir qu’à une restriction de la liberté de manifester. En trois mots, donc : désescalade, démilitarisation et déjudiciarisation.

  • Ne devrait-on pas réfléchir aussi au traitement des procédures concernant des policiers soupçonnés de violences ?

[…]  … Nous sommes actuellement face à une difficulté : les procédures pour juger des policiers soupçonnés de violences aboutissent très rarement. […]


Chloé Pilorget-Rezzouk. Libération. Titre original : « Raphaël Kempf «On assiste à une militarisation du maintien de l’ordre» » . Source (extrait)