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On raconte que le capitalisme serait le fruit de la raison pratique : il viendrait d’une morale utilitaire, qui ambitionna de réduire le monde à la mesure de l’intérêt.

Cette morale serait celle des protestants, qui dès la Réforme, au XVIe siècle, auraient combattu l’économie glorieuse, prodigue et décadente du clergé catholique. Avec leur désir de stopper les dépenses gratuites, le puritanisme et l’ascèse seraient ainsi à l’origine de la mise en coupe du monde par le capitalisme.

Une telle fable, propagée par le classique de Max Weber, L’Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme (1904), est pulvérisée par un livre que je viens de lire avec délices. Son titre : Baise ton prochain. Sous-titre : Une histoire souterraine du capitalisme. Auteur : Dany-Robert Dufour.

Cette petite bombe cérébrale est publiée aux éditions Actes Sud, et, en à peine 180 pages très faciles à lire, elle dynamite la propagande d’un capitalisme vertueux. Celui-ci, nous en avons désormais la preuve tous les jours avec les délirantes exponentialités de la finance, possède au contraire un « destin cynique » : le capitalisme s’est emparé du monde par avidité, ses visées sont perverses, voire démoniaques, et ce livre le démontre.

Dany-Robert Dufour a en effet trouvé dans l’histoire de la philosophie un petit texte datant de 1714, un libelle de 12 pages dont il fait le programme secret, l’origine-fantôme de ce déchaînement de la rapacité qui selon lui fonde l’économie politique contemporaine : ce sont les Recherches sur l’origine de la vertu morale, de Bernard de Mandeville (1670-1733), philosophe et médecin néerlandais, dont les écrits furent mis à l’index et brûlés, et qu’on surnomma Man Devil, « L’homme du diable ».

Il faut confier les clés du monde aux pires des scélérats, voilà ce que dit ce texte, car pour produire de la richesse, il faut être sans vergogne. Le mal trouve ainsi sa justification : Dieu n’a pas permis sans raison que les hommes soient imparfaits, cupides et vicieux. Car du vice surgit la seule vertu à quoi les hommes pervertis peuvent encore prétendre : la richesse.

Seule la société des pervers – disons aujourd’hui le club des milliardaires, disons Bernard Arnault, première fortune de France et d’Europe, ou même le métacynique Carlos Ghosn – est capable de ravir Dieu et de « faire jouir le monde», comme l’écrit Dany Robert Dufour.

Confier la direction du monde aux pervers accomplit le pro­gramme du néolibéralisme des années 1980, celui de Reagan et de Thatcher, et réalise cet axiome de Mandeville : les vices privés font la vertu publique, c’est-à-dire la richesse de tous.

Ne reconnaît-on pas ici, à travers ce précepte pervers, la théorie du ruissellement reprise par Macron?

Et celui-ci, qui se veut si vertueux, ne s’inspire-t-il pas en réalité de Man Devil?


Yannick Haenel. Charlie hebdo. 15/01/2020