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« Trump est fasciste dans sa vision du monde »

Pendant longtemps, la morgue et le style de Donald Trump ont suscité les railleries de ses adversaires. Mais alors que l’escalade avec l’Iran rend de plus en plus sensible une inquiétante montée des périls, et que sa réélection en novembre est de l’ordre du possible, il est temps de s’interroger sur ce dont il est le symptôme. […]

  • Trois ans et demi après son élection, et alors que la tension entre l’Iran et les États-Unis est à son comble, quel bilan faites-vous du mandat de Trump ? De manière ironique, ne pourrait-on pas dire qu’il a tenu ses tristes promesses ?

Alain Badiou — Oui, je pense qu’il a tenu ses tristes promesses. Et je crois qu’il y a plus de raisons de s’en inquiéter que de sourire, ou de rire, ou de se moquer de lui, ou de dire qu’il n’est pas présentable. Car du point de vue des contenus, ces promesses portent d’un côté sur une agitation internationale incontrôlable, même par son propre état-major semble-t-il, et de l’autre sur des décisions et déclarations réactionnaires dans toutes les directions. C’est quelqu’un qui ne se contente pas d’une ligne obstinée de privatisations : il fait aussi état d’un mépris complet pour les femmes, pour l’écologie, etc. […]

  • Des épisodes “pas entièrement prévisibles”, dites-vous, mais dans votre livre, vous écrivez tout de même que “tous les États du monde qui en ont les moyens se préparent” à la guerre. Ce que les faits récents semblent malheureusement confirmer.

Je constate, alors qu’on n’en fait pas beaucoup de publicité, que toutes les puissances mondiales sont en train de se réarmer. Il y a déjà eu des déclarations très significatives des Chinois et de Poutine concernant de nouvelles armes capables de transpercer les défenses américaines. On apprend même, par hasard, qu’y compris la flotte française patrouille en mer de Chine, qui est quand même un endroit particulièrement tendu ! […]  Nous sommes dans une situation qui me rappelle un peu celle d’avant la guerre de 1914, le Moyen-Orient jouant le même rôle que les Balkans à cette époque, avec des questions nationales extrêmement imbriquées, compliquées, et l’intervention de toutes les grandes puissances. […]  Comme toujours, lorsque le désordre politique s’installe, et qu’il y a des situations dont on n’arrive pas à se dépêtrer pendant des années et des années, la guerre paraît être à un moment donné la seule simplification possible. Et, au fond, Trump n’y verrait pas d’inconvénients.

  • Depuis le début de son mandat, Trump est accusé dans de nombreuses affaires de corruption, d’agression sexuelle, de racisme. Pourtant, elles ne semblent avoir aucun effet sur lui. Comment l’expliquez-vous ?

Je l’explique par ce qui est à l’origine de son existence même, comme d’ailleurs de l’existence de Bolsonaro au Brésil ou de Modi en Inde : un dérèglement manifeste du système parlementaire régulier. Trump n’est pas un produit normal de l’opposition entre les démocrates et les républicains. Pas plus que Berlusconi n’était une production normale de l’opposition entre la gauche et la droite en Italie. Et j’oserais dire, pas plus que Macron est une production normale non plus, indépendamment de tout jugement politique sur lui. Il y a quelque chose d’anormal dans le fonctionnement du système politique régulier, où au fond deux forces à peu près équivalentes alternent, s’opposent, tout en étant d’accord sur un minimum important de questions.

Trump est une des figures particulières de cette dérégulation que l’on voit surgir, tantôt comme un extrémiste des vieux partis – ce qui est le cas de Trump –, tantôt comme un chef de nouvelles organisations nationalistes et fascisantes. […]

  • Dans votre livre, vous parlez de “fascisme démocratique” pour caractériser les nouvelles figures politiques dont Trump est l’emblème. Qu’entendez-vous par cette expression paradoxale ?

Ce sont des fascistes dans leur vision du monde. Ils n’en sont pas encore à agir avec des milices qui vont casser la gueule des gens, mais ils ont un côté fascisant dans la façon d’être, dans leur logomachie, dans leur grossièreté ou encore dans leur évidente hostilité aux intellectuels, qui est un signe frappant de ce genre de doctrine. Mais pour l’instant, comme tous les autres, Trump joue le jeu normal en apparence : il est élu, et il veut être réélu. Comme Bolsonaro au Brésil, Modi en Inde ou le fou qui dirige les Philippines (Rodrigo Duterte – ndlr). Si démocratie veut dire qu’on est élu, ils sont démocrates. C’est aussi une question adressée à la démocratie (sourire).

[…]

  • Macron met en scène une entente personnelle avec Trump, alors qu’ils sont a priori aux antipodes. Etonnante sympathie, non ?

A mon avis, ils ont la sympathie qu’ont toujours entre eux les parvenus ! Car ce sont des parvenus. […] Macron a ceci de commun avec Trump qu’il sort du néant […]

  • Vous dites aussi qu’ils sont le produit d’une victoire, à l’échelle mondiale, du capitalisme libéral… 

Oui, et ce serait intéressant d’étudier la relation entre les deux. Pourquoi la phase actuelle du capitalisme libéral coïncide-t-elle avec le dérèglement de la représentation parlementaire pratiquement dans le monde entier ? Je pense qu’il y a deux raisons :

  • La première est idéologique : tout système alternatif ayant été pour l’instant mis hors course, le noyau dirigeant de notre société n’a plus que faire de ce système compliqué d’alternance et de combinaison entre une gauche et une droite. Le noyau dirigeant exerce donc son emprise à travers des personnages quelconques.
  • La deuxième raison, c’est qu’il y a une contradiction qui se développe à vive allure entre le caractère absolument mondialisé de l’économie et le caractère encore national du pouvoir politique. C’est un véritable problème que le libéralisme actuel n’est pas en état de contrôler. Car si vous mettez l’accent sur la dimension nationale, c’est l’extrême droite, c’est son business, c’est pour ça qu’elle se présente fictivement comme une force antimondialisation et pro-nationale. Mais si vous mettez l’accent sur la mondialisation, vous êtes aussi perdu par rapport à la structure même du pouvoir politique, basée sur des Etats nationaux. On dira que le capitalisme devrait normalement préparer l’hypothèse d’un gouvernement mondial. C’est ce que les plus sages d’entre eux espèrent. Mais je pense qu’ils se heurtent au fait que le capitalisme est fondamentalement une doctrine de la compétition, de la concurrence, de l’accumulation locale du capital. Au fond, à chaque fois qu’on cherche une initiative transnationale, elle se heurte à ce problème.

[…]

  • Vous écrivez qu’après Trump, ce n’est pas suffisant de critiquer, de dénier, de résister. Vous appelez de vos vœux un nouveau commencement de la pensée marxiste. Mais quelles en sont les prémices ? Avez-vous le début du commencement ?

(Sourire) Vous savez, dans l’histoire des alternatives au système actuel (c’est-à-dire à la forme dite démocratique de l’Etat parlementaire, et aux progrès de la libéralisation totale de l’économie gérés par tous les gouvernements successifs) les choses ne peuvent commencer que par la réapparition, […] de l’idée qu’un autre système est possible. […]


Alain Badiou. Trump(PUF), 104 p., 11 €


Mathieu Dejean. Les Inrocks. Titre original : « Alain Badiou : “Trump est fasciste dans sa vision du monde” ». Source (extrait)