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Ah, la « nature généreuse aussi variée que délicate » ! Ah, le « condensé de canyons, de rios, de plaines sablonneuses » ! Ah, le bivouac sur les « bords de la mer Rouge, à quelques dizaines de mètres de ses eaux turquoises » !

Ah, surtout, les deux pages de « L’Equipe » qui, pendant tout le Paris-Dakar, content les charmes de l’Arabie saoudite !

Le groupe Amaury fait bien les choses. Propriétaire du quotidien sportif, il en use comme d’une carte postale pour vanter les beautés du royaume wahhabite, écrin touristique d’une plage unique de 1 521 km s’étirant entre la mer Rouge et le golfe Persique.

Fromages et désert.

Moyennant 15 millions par an pendant cinq ans (soit quatre fois plus que pour les éditions précédentes), sa filiale ASO, organisatrice, notamment, du Tour de France, a vendu aux Saoudiens le droit d’accueillir son rallye des sables.

Le journal à bien mentionné qu’il demeurait quelques menus problèmes de droits de l’homme derrière les dunes, mais, le 3 janvier, c’était en trois lignes. Mohammed ben Salmane, le prince héritier, ne vient-il pas d’être blanchi par la justice de son pays dans l’affaire Khashoggi (ce journaliste découpé en morceaux à Istanbul en octobre 2018 ?)

Le groupe Amaury ne va pas se montrer plus royaliste que le prince, et France Télévisions non plus, qui couvre abondamment l’épopée mécanique sur quatre de ses chaînes.

De même, le Quai d’Orsay n’a rien trouvé à redire aux méthodes de la justice saoudienne. Seule la Fran­çaise Agnès Callamard, rapporteure spéciale à l’ONU, a parlé de « parodie de justice ».

Saoudite rien

Isolé aussi, le député socialiste Régis Juanico (le « JDD », 29/12), qui a dénoncé l’indécence du Paris-Dakar en Arabie saoudite, eu égard aux mœurs locales (tortures, disparitions) et à la guerre au Yémen (plus de 12.000 civils tués et 3,3 millions d’habitants déplacés).

Comme le Qatar, l’Arabie saoudite couvre ces faibles voix en achetant à prix d’or des événements sportifs (Supercoupe d’Espagne de football, tours cyclistes, courses hippiques, matchs de boxe, exhibitions de tennis). La France ne va pas lui donner de leçons : en avril 2018, elle a signé un accord pour le développement culturel et touristique d’Al-Ula.

Le Quai d’Orsay et ses représentants, ambassadeur en tête, sont de chaque invitation tous frais payés sur ce site nabatéen, que les Saoudiens entendent ériger en nouveau Pétra.

Renaud Capuçon y a donné des concerts et Gérard Mestrallet, ancien patron d’Engie, dirige une agence chargée de développer le site. Le marché, estimé entre 50 et 100 milliards d’euros, a de quoi séduire. Tout comme l’argent des ventes d’armes. Celles-ci, Macron l’a assuré, ne sont pas utilisées par les Saoudiens au Yémen. Les malappris qui écrivent le contraire risquent une convocation à la DGSI pour violation du secret-défense.

Comme tant de dictatures, l’Arabie saoudite a, au sein de l’Hexagone, d’éloquents avocats. Sur le Figaro Vox, Alexandre Adler a accusé les Turcs d’avoir assassiné Khashoggi, avant d’être contredit par les Saoudiens. Christine Ockrent a livré une biographie pas trop féroce de Ben Salmane en octobre dernier.

Médine France

Nos grandes agences de com’, elles, chantent les vertus du régime. Jonathan Gray, fils de Martin, qui a connu MBS il y a une dizaine d’années dans le sud de la France, distribue les marchés à qui veut les prendre. D’Anne Méaux (la communicante de Ghosn) à Havas, de Publicis à Richard Attias, son ancien directeur de l’événementiel, tous ont (ou ont eu) des contrats. Attias organise le Davos des sables, que la plupart des grandes entreprises honorent.

Les religieux ne sont pas en reste. Des représentants de la Ligue islamique mondiale (LIM) se trouvaient à Paris, le 17 septembre, pour faire la « promotion d’un islam tolérant et humaniste ». Et répondre aux odieuses accusations de financement d’Al-Qaida, de Daech et d’Al-Nosra ?

Sous les dorures du palais Brongniart se tenait une ronflante « conférence internationale ». Son « excellence » Mohammed al-Issa, secrétaire général de la LIM, a reçu Haïm Korsia, le grand rabbin de France, Mgr Defois, évêque émérite de Lille, et François Clavairoly, président de la Fédération protestante de France (spécialement dépêchés pour signer un « mémorandum d’entente et d’amitié » entre toutes ces religions).

Pas étonnant que les imams bénissent le Paris-Dakar.


Jean-Michel Thénard. Le Canard enchaîné. 08/01/2020