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Littérature amputée au nom du «bien ».

Dans un monde futuriste, une jeune femme se retrouvait prise au piège au milieu d’une guerre entre deux peuples.

C’est le scénario du livre d’une auteure américaine, Keira Drake, qui devait publier son premier roman pour adolescents, The continent. Mais quand sont diffusés quelques extraits, c’est la catastrophe : «Raciste ! » lui reproche-t-on sur Twitter.

En cause? L’un des peuples ressemble un peu trop aux Amérindiens, et l’autre, aux Japonais, et chacun serait présenté de manière trop stéréotypée.

Que fait l’auteure ? Elle demande elle-même à son éditeur de ne pas publier et présente ses plus plates excuses. « Les critiques avaient raison. En quelques heures, j’ai pu prendre conscience de mes erreurs de manière évidente. J’étais gênée et honteuse », écrit-elle dans un texte paru dans le New York Times, où elle revient sur cet épisode. Pendant six mois, elle fait appel à deux sensitivity readers pour réécrire son livre.

Et les peuples à la « belle peau bronzée » ou celui à la « peau brun rougeâtre et aux visages peints » voient leur carnation devenir toute blanche dans la nouvelle version, parue en 2018 aux États-Unis.

Comment sont apparus ces sensitivity readers?

Depuis trois, quatre ans, ils sont consultés de plus en plus par les éditeurs américains, notamment pour les romans destinés aux adolescents. Une base de données de 250 de ces relecteurs a même été créée en 2016, intitulée Writing in the Margins (« écrire dans les marges »). Ils étaient présentés par spécialités, selon leur propre identité : « femme queer », « métis bisexuel », ou encore « juif orthodoxe »…

C’est Justina Ireland, elle-même écrivain, qui les a rassemblés, et elle expliquait dans une tribune « avoir plaidé pour que les éditeurs et auteurs utilisent ces relecteurs comme un moyen de se rapprocher de la vérité compliquée de ce que signifie une personne marginalisée ». Depuis, la base de données a été supprimée, Justina Ireland reprochant aux auteurs d’utiliser les sensitivity readers comme « boucliers » quand, malgré toutes ces précautions, des polémiques surgissent à nouveau sur les réseaux sociaux.

Autre souci, ces relecteurs étaient rémunérés au lance-pierre. Comme quoi on peut être sensible aux minorités, mais pas au droit du travail.Toujours est-il que l’on continue de faire appel à eux.

Une auteure de romans policiers, Susan Furlong, nous a expliqué avoir eu recours cette année à une sensitivity reader « spécialisée en santé mentale, invalidité et questions LGBT », sur les conseils de son agent. Pas de censure, selon elle, mais « une super-ressource pour les auteurs qui écrivent en dehors de leur culture et de leur expérience ». Sa relectrice lui a notamment conseillé de supprimer les termes « crippled » et « deformity » (« estropié » et « difformité »), utilisés pour décrire un chien qui ne pouvait plus tenir que sur trois pattes, car ces mots « pouvaient être insultants pour les personnes en situation de handicap ».

« Le vrai problème derrière les sensitivity readers, ce sont les meutes numériques, analyse Laurent Dubreuil, professeur d’université aux États-Unis et auteur de La Dictature des identités (éd. Gallimard). Trente personnes organisées sur les réseaux sociaux peuvent suffire ».

Elles n’ont souvent pas lu elles-mêmes le livre en question, mais agissent de manière mécanique. « Et, la plupart du temps, l’auteur décide « de lui-même » de retirer son livre et présente des excuses publiques, souligne-t-il. On n’est pas loin de ce qui se passait pendant la Révolution culturelle en Chine. La rhétorique est exactement la même, en termes de contrition. L’objectif, c’est l’autocensure intégrée. »

Ces « justiciers » du Web défendent souvent l’idée (contraire même à la littérature) que l’on ne pourrait écrire que sur ce que l’on connaît intimement. Un hashtag est même apparu, #OwnVoices (« nos propres voix »), pour mettre en valeur des livres écrits par une personne concernée elle-même par une identité « marginalisée ». Kosoko Jackson, qui se présente comme sensitivity reader noir et queer, tweetait en mai 2018: « Les histoires sur le mouvement des droits civiques devraient être écrites par les Noirs, les histoires sur le droit de vote devraient être écrites par les femmes, les histoires sur l’épidémie de sida devraient être écrites par des gays, est-ce que c’est difficile à comprendre ? »

Mais, ironie du sort, Jackson se retrouve quelques semaines après sur le banc des accusés des réseaux sociaux. Son premier roman, A Place for Wolves, mettait en scène une histoire d’amour entre deux adolescents américains pendant la guerre du Kosovo. Sauf que, c’est ballot, l’un de ses personnages secondaires, qui incarne un méchant, est albanais, et donc musulman. Il n’en fallait pas plus pour qu’un « justicier » du Web le voue aux gémonies.

Cette recherche d’une «pureté» des idées qui fait directement tomber dans la mauvaise case si on ose exprimer une autre voix, l’écrivain irlandais John Boyne l’a aussi subie de plein fouet. Son roman My Brother’s Name is Jessica (« Le nom de mon frère est Jessica »), publié en 2019, raconte l’histoire d’un adolescent dont la sœur est transgenre.

Son objectif était notamment de soutenir le combat des jeunes trans et d’encourager leurs proches à être bienveillants envers eux, nous explique-t-il. A priori positif ? Que nenni. Lui-même étant gay, pas transgenre, certains lui ont reproché de parler de ce qu’il ne connaissait pas. Il a pourtant lui aussi fait appel à un sensitivity reader, notamment pour comprendre les effets du traitement hormonal sur le corps.

Mais, dans un article publié dans l’Irish Time avant la publication du livre, il a osé dire qu’il rejetait le terme « cis », utilisé par plusieurs militants LGBT pour désigner les personnes qui ne sont pas transgenres. « Je me définis tout simplement comme un « homme ». Je ne ressens pas le besoin de me définir en opposition à un groupe », explique-t-il. Il n’en a pas fallu davantage pour que les réseaux sociaux s’abattent sur lui. Mais il a tenu bon, et nous confie « être fier » d’avoir publié son livre, maintenant traduit dans 12 langues, et qui paraîtra en France en 2020.

Il se dit toutefois inquiet pour la liberté d’expression des jeunes auteurs : « Un auteur plus jeune pourrait vivre dans la peur d’une telle polémique et, pour l’éviter, se mettre à produire une oeuvre sans imagination et sans audace. Un écrivain doit écrire ce qu’il veut écrire. Le public peut y répondre comme il le souhaite, mais il ne faut jamais en tenir compte lors de l’élaboration d’un roman. »

Qu’en est-il en France? Certains auteurs pour la jeunesse commencent aussi à sentir la pression du politiquement correct. Marie-Aude Murail a publié une tribune coup de gueule dans Libération pour faire part de son inquiétude. « Ce qui vient des pays anglo-saxons finira par arriver, nous dit-elle. Auparavant, la censure venait de l’extrême droite, maintenant, elle vient de ma famille politique, la gauche. » On l’a accusée de grossophobie, car l’un de ses personnages évoquait une femme enceinte en disant « Elle est grosse mais elle est gentille », ou même de cruauté envers les animaux pour cette phrase, « Milo tape Riri le rat », présente dans un manuel de lecture pour enfants.

Alors, maintenant, elle prend les devants et demande elle-même des relectures pour des rééditions d’anciens livres, en s’autorisant à accepter ou refuser certaines modifications. Elle se heurte de plus en plus souvent à une difficulté : « Certains ne savent plus lire, on attribue à l’auteur les propos qui sont ceux d’un personnage ». Elle a même failli ajouter un avertissement dans son prochain livre : « Les personnages de ce roman n’expriment pas l’opinion de l’auteure mais la leur. » Le b.a.-ba de l’écriture. Puis elle s’est dit : je fais confiance à mes lecteurs. Et si c’était la solution?


Laure Daussy. Charlie Hebdo. 07/01/2020


Les interviews de John Boyne et de Marie-Aude Murail sont à retrouver dans leur intégralité sur charliehebdo.fr