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Le 25 octobre 2019, la Cour de cassation, en assemblée plénière, sa formation la plus solennelle, décidait dans son délibéré jugeais que représenter Marine Le Pen en étron fumant, ne dépassait pas les limites de la liberté d’expression. Voilà pour les politiques et les personnes publiques.

Pour ce qui est de la critique des religions, le 2 août 2018, la Cour européenne des droits de l’homme rappelait que « ceux qui choisissent d’exercer la liberté de manifester leur religion, qu’ils appartiennent à une majorité ou à une minorité religieuse, ne peuvent raisonnablement s’attendre à le faire à l’abri de toute critique. Ils doivent tolérer et accepter le rejet par autrui […] et même la propagation par autrui de doctrines hostiles à leur foi ».

 Charlie a longuement combattu pour la protection de ce droit au blasphème, consacré, en France, par le procès dit « des caricatures de Mahomet ».

En matière d’incitation à la haine ou aux discriminations, la Cour de cassation a sérieusement restreint le champ d’application de ce délit, exigeant désormais que seules les « exhortations » soient condamnables et non plus simplement les « incitations ». Quant au journalisme d’investigation, le recours aux notions européennes d’intérêt général et de base factuelle suffisante a considérablement limité les possibilités de gagner un procès en diffamation. Autrement dit, la liberté d’expression n’a jamais connu un tel degré de protection judiciaire.

C’est paradoxalement quand ce droit est consacré, après des siècles, voire des millénaires, de combats, que les hommes, comme s’ils s’affolaient de la liberté conquise, refusent de quitter leur cage et réclament de nouvelles laisses.

  • Philosophes ou politiques interdits de s’exprimer dans les universités, censées être des temples de la tolérance et du débat, au prétexte qu’ils ne pensent pas comme il faut ;
  • pièce de théâtre antique censurée ;
  • instauration d’un nouveau tribunal des bonnes moeurs avec le CSA, auquel on demande toujours plus d’interdictions et de condamnations lapidaires ;
  • films ou livres expurgés pour tenir compte jusqu’à l’absurde de la susceptibilité épidermique de tel ou tel groupe;
  • lapidation en place numérique sur le fondement de propos dénaturés ;
  • épidémie de pétitions pour interdire d’expression publique des journalistes de tout bord;
  • syndicat étudiant se transformant en secte de gardes rouges inter-sectionnels à tendance dé-coloniale et racisée -je sais, c’est anachronique mais ce n’est pas encore interdit -;
  • musées auxquels on demande d’épurer leurs collections…

On n’en finirait pas d’égrener les mille et une manifestations du tyranniquement correct ambiant.

Aujourd’hui, Voltaire ne serait plus embastillé et la justice le protégerait. Peut-être même que l’État lui dépêcherait des officiers de sécurité, mais la nouvelle bourgeoisie néo-vertueuse demanderait toujours sa peau, au nom de la dictature victimaire.

Ce constat, je l’ai exprimé cent fois. Des milliers d’autres l’ont fait : chercheurs, intellectuels, militants, journalistes.

Des millions ont manifesté, le 11 janvier 2015, pour l’idée de la liberté d’expression. Empêcher de s’exprimer librement n’est jamais légitime, sauf exception pour les mots qui mènent à la violence.

Le seul combat que l’on gagne en instaurant la peur de parler, c’est celui de la fin de la démocratie, pas celui d’une minorité quelconque. Une fois que la société aura perdu, pour de bon, le goût de parler librement, le fruit sera mûr pour les vrais autoritaires. Ce sera mieux que de mourir, mais pas aussi bien que d’accepter la belle liberté qui nous est offerte. Pourtant, les choses ne font qu’empirer, alors à quoi bon plaider une fois de plus ?

Notre ministre de la Culture restera silencieux, voire complaisant, face à ces phénomènes, nos présidents d’université resteront lâches et n’inviteront plus personne de dérangeant, par peur des polémiques, et le CSA continuera à blâmer et à infliger des amendes par millions.

« Il n’y a qu’une chose que les hommes préfèrent à la liberté, c’est l’esclavage ».

Nous vivons l’illustration contemporaine de cette fulgurance de Dostoïevski. La justice ne tiendra pas éternellement. C’est une digue, mais elle ne peut rien face aux marées des océans quand elles deviennent trop puissantes. Chacun peut et doit combattre, avec respect, en manifestant, en écrivant, en s’engageant, en militant, en votant, en quittant tel syndicat, en adhérant à tel autre, en n’ayant pas peur des anathèmes ni des exclusions. La liberté d’expression est la source de toutes les libertés. Sa restriction entraînera celle des autres droits. Tous.

Pas un citoyen ne sera épargné, alors autant agir.


Richard Malka. Charline hebdo. 07/01/2020