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Soyons clairs : la censure porte toujours sur le sexe.

Qu’elle soit politique ou religieuse, qu’elle se dissimule sous le masque d’une injonction idéologique ou morale, qu’elle en appelle à corriger un travers ou à contrôler un débordement, en réalité, c’est contre le sexe que s’exerçe depuis toujours la censure.

Bien sûr, du sexe, on ne voit que ça : la société ne cesse d’en diffuser publicitairement l’image, elle en a fait un marché pour mieux vendre ses produits, elle est même devenue pornographe, voire pornophile, occupant nos esprits avec ce nouvel opium du peuple.

Mais en nous voulant tous obsédés sexuels, la société n’arrête pas pour autant de nous réprimer : car c’est précisément par son Libéralisme pornophile (et l’hypocrisie qui, bien sûr, lui fait démentir un tel penchant) qu’elle cherche à nous tenir (à occuper avec du cul notre temps de cerveau humain disponible). Manière de noyer le poisson (le sexe, l’intimité du désir) dans les grandes eaux de la vulgarité.

Regardez ce qui se passe aux États-Unis : une société avalée par sa propre grossièreté, et qui semble devenue une usine à fabriquer de la désinhibition (à s’auto-décerveler en permanence à base de connerie), ne cesse de produire un discours puritain.

Aucune contradiction : c’est parce qu’on est grossier qu’on est puritain (ou l’inverse); le défoulement et la prohibition vont de pair, et Les Américains ont trouvé Le moyen d’accomplir historiquement la coïncidence monstrueuse de ces deux notions en la personne d’un puritain pervers (ainsi dérape-t-on tout en s’offusquant).

Le sexe est évidemment ce qui rend fou ce pays; et avec lui La planète entière. Mais grâce à La Libération de la parole féminine, qui est le grand événement de ce début de siècle, on se rend enfin compte à quel point cette folie est criminelle : ce que dissimulait la censure (masculine), ce qu’elle continue à obscurcir par son mensonge (patriarcal), c’est l’existence du viol.

Je viens de lire le petit libelle d’un philosophe, Cédric Lagandré : Du contrat sexuel (éd. PUF). En une centaine de pages très claires et décapantes, partant du juridisme américain et des mobilisations internationales comme #MeToo ou #BalanceTonPorc, Cédric Lagandré essaie de penser la possibilité d’un contrat qui garantirait le consentement préalable entre les personnes engagées dans une relation sexuelle : « La forme contractuelle, écrit-il, prétend affranchir le commerce amoureux des conditions troubles et difficilement déchiffrables de la séduction. »

Un tel contrat semble à ses yeux une aporie : n’y a-t-il pas dans la sexualité, qu’elle soit féminine ou masculine, quelque chose qui résiste à la négociation et déborde toute clause? Cette chose, aussi dangereuse que merveilleuse, s’appelle le désir. Un désir consenti, choisi, aimé, mais incontrôlable.


Yannick Haenel. Charlie hebdo. 07/01/2020