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… le non dit !

 […]Dans les cortèges, sur les piquets de grève et dans les assemblées générales, le mot se répète souvent : cette grève interprofessionnelle contre la réforme des retraites résonne pour Emmanuel Macron comme l’équivalent de la grande grève des mineurs de 1984-1985 pour Margaret Thatcher. C’est une forme de combat décisif, celui par lequel le gouvernement français, comme jadis l’ont fait les tories britanniques, cherche à abattre une ligne défensive contre le projet néolibéral.

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Les mineurs britanniques, ligne de défense du monde du travail

La grève des mineurs britanniques est le grand moment de la transformation néolibérale du Royaume-Uni par Margaret Thatcher. C’est l’aboutissement d’une lutte de quinze années dont l’issue va entièrement modifier le paysage politique, économique et social du pays. L’ambition de la première ministre n’a jamais été cachée : il s’agissait d’en finir avec le modèle mis en place après la victoire surprise des travaillistes en juillet 1945. Et les mineurs représentaient le nœud réel et symbolique autour duquel s’organisait ce modèle.

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Le 9 janvier 1972, le syndicat national des mineurs, le National Union of Mineworkers (NUM), engage la première grève nationale depuis 1926. Le premier ministre conservateur Edward Heath, qui est arrivé au pouvoir deux ans plus tôt, engage le bras de fer. La grève s’éternise. Les mineurs développent la stratégie des « piquets de grève volants » (flying pickets) : les grévistes se rendent en fonction des besoins à des endroits stratégiques, comme la centrale électrique de Saltley Gate près de Birmingham.

Cette centrale sera bloquée pendant une semaine en février 1972 et constituera une des victoires symboliques marquantes de ce mouvement. Le 9 février, Edward Heath proclame l’état d’urgence. Mais l’économie est paralysée par les coupures d’électricité. Le 28 février, le NUM peut appeler à reprendre le travail : une augmentation de salaire de 21 % a été obtenue et un plan d’investissement dans le secteur minier est prévu.

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Mais dès lors, l’enjeu n’est plus économique, il devient un enjeu de pouvoir. Le monde du travail peut-il décider de l’orientation économique d’un pays ? Peut-il constituer un contre-pouvoir à un régime qui se prévaut de la légitimité démocratique ? C’est cette question qui va hanter le Royaume-Uni jusqu’en 1985.

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 Thatcher veut faire table rase de ce modèle et construire sur ses ruines une société inspirée par Milton Friedman, Friedrich Hayek et l’école néoclassique qui renaît à cette époque. Pour cela, il faut gagner la bataille du pouvoir dans les urnes, mais pas seulement.

Pour faire croire qu’il « n’y a pas d’alternative », alors il faut briser toutes les alternatives, tous les contre-pouvoirs. Et la Dame de fer sait précisément qu’elle devra pour y parvenir abattre le pouvoir des mineurs. Une fois ceux-ci vaincus, la société n’aura plus de défense. Le pouvoir résidera seul dans un État déterminé à donner la priorité au capital. La défaite des syndicats sera celle du monde du travail dans son ensemble. Désormais, preuve aura été faite que la résistance est inutile et nuisible. Il faudra donc effacer les deux humiliations de 1972 et 1974 pour imposer sa vision du monde.

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En mars 1983, […] Margaret Thatcher a, sur proposition d’un Nicholas Ridley qui met son projet à exécution, nommé Ian MacGregor à la tête de la NCB. Cet Écossais, frère d’un des briseurs de la grève de 1926 à Glasgow, a mené une carrière industrielle aux États-Unis. Il y a appris les nouvelles règles du « management » étasunien développées à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Il est rappelé par le Labour en 1977 et Margaret Thatcher le nomme d’abord à la tête de l’aciériste British Steel. C’est un cost killer qui gère selon les méthodes « modernes » : mise au pas des syndicats, licenciements, recherche des économies partout. Dès son arrivée à la tête de la NCB, il prévoit la fermeture de 141 des 198 puits jugés « non économiquement viables ». Durant toute l’année, Ian MacGregor multiplie les provocations par des annonces de fermetures massives.

Dès lors, le conflit est inévitable. Et il est politique. Certes, il s’agit de sauver des emplois. Mais bien davantage, il s’agit de sauver des bassins économiques et, au-delà même, une vision du monde. Le leader du NUM, Arthur Scargill, représente la gauche du syndicat. Pour lui, la notion de fermeture pour « raison économique » est inadmissible, elle va à l’encontre de ce qu’est sa conception du travail du mineur, un travail pour une communauté.

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Vingt et un ans plus tard, lors du référendum sur le Brexit, ce sont les régions minières traditionnellement travaillistes qui ont fait basculer le vote, tandis que les anciennes régions industrielles d’Écosse sont passées dans le camp indépendantiste. La défaite du monde du travail en 1985 se paie encore aujourd’hui pour les classes populaires du Royaume-Uni.

Avec la résistance des mineurs, c’est donc bien la résistance au néolibéralisme qui a été balayée. Cette victoire, annihilatrice du mouvement syndical, permet de mettre fin à toute tentative de construction d’une autre logique économique. Désormais, les travailleurs, convaincus de l’inutilité de cette lutte, se détournent du mouvement syndical et acceptent la marchandisation des rapports sociaux.

C’est un élément central de la victoire culturelle du néolibéralisme, qui n’est pas qu’un paradigme économique mais aussi un paradigme culturel et politique. Malgré leurs maux, les classes populaires britanniques demeurent encore largement marquées par cette défaite et ont préféré, lors des dernières élections générales, le néolibéralisme souverainiste et populiste d’un Boris Johnson au discours de Jeremy Corbyn.

Comme si, intellectuellement, échapper à la malédiction de la défaite était impossible. Dès lors, cette grève est devenue une référence pour l’imposition de ces politiques. La victoire de Thatcher en 1985 est bien une victoire de classe, comme celle de 1926. 

Le parallèle avec la France

Dans sa volonté d’achever la politique néolibérale dans l’Hexagone en en finissant avec les « demi-mesures » et le « manque de courage politique », Emmanuel Macron s’inspire évidemment des grandes figures de la victoire néolibérale des années 1980.

Il ne cachait pas, avant d’être élu, sa fascination pour Margaret Thatcher. Car, a priori, la France n’avait pas plus de raisons de résister davantage au néolibéralisme que le Royaume-Uni. Le mouvement syndical y était moins fort et les élites politiques étaient depuis longtemps converties au néolibéralisme. L’État social français n’était pas plus solide que son cousin d’outre-Manche.

Le néolibéralisme s’est pourtant installé moins franchement en France dans les années 1980 et 1990. Pourquoi ? En grande partie par la résistance du monde du travail. Et, au sein de cette résistance, le secteur public du transport, SNCF et RATP, a joué un rôle déterminant.

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Depuis 2010, l’État français entreprend donc de défaire la résistance du secteur des transports. Lors de la réforme des retraites de 2010, les 18 jours de grève de la SNCF ont largement été contournés par la direction. Et malgré une forte mobilisation dans les rues, la réforme qui a mis fin au droit à la retraite à 60 ans a été adoptée. Cette défaite n’a cependant pas été écrasante et les régimes spéciaux sont restés.

Enfant tardif du néolibéralisme, Emmanuel Macron a été bercé par le mythe de cette victoire de 1985. C’est donc sans surprise qu’il a visé les régimes spéciaux dans son projet de réforme des retraites. Il ne pouvait ignorer qu’il allait là vers un conflit majeur avec « ses » mineurs : les syndicats de la RATP et de la SNCF. Et c’est bien pourquoi cette réforme des retraites est le « moment Thatcher » du président de la République.

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Comme dans le Royaume-Uni des années 1980, la violence d’État vise à démobiliser la société, quand bien même, comme cela a été le cas en 1984 et aujourd’hui, la majorité de la population soutiendrait la grève. La méthode du gouvernement français consiste, comme l’a récemment avoué ouvertement le préfet de police, à tracer des « camps » au sein de la République : les bons et les méchants. « Il est temps que les méchants tremblent et que les bons se rassurent », disait Louis-Napoléon Bonaparte après son coup d’État du 2 décembre 1851.

Ce pourrait être la devise de l’actuel gouvernement. Et c’est une stratégie qui n’est pas sans rappeler celle de la lutte contre « l’ennemi de l’intérieur » de Margaret Thatcher. Ce terme est d’ailleurs régulièrement utilisé par l’avocat François Sureau pour décrire la politique de ce gouvernement. Indiscutablement, c’est bien une forme de guerre que mène ce gouvernement, comme celle que menaient jadis les tories contre le NUM.

En maintenant la pression policière tout en voulant briser la lutte syndicale, le gouvernement semble bel et bien dans une stratégie proche de celle de Margaret Thatcher en 1984-1985. Le calcul est donc double : épuiser l’opposition et compter sur l’auréole d’une victoire historique pour remporter les élections de 2022, tout en envisageant une large conversion culturelle au néolibéralisme qui élargirait sa base sociale et assurerait des victoires futures.

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Ce calcul est-il le bon ?

Certes, les tergiversations de la CFDT, qui ne sont pas sans rappeler celles de la TUC britannique en 1984, et l’absence de relais politique réel pourraient le laisser penser. Mais, en réalité, rien n’est moins sûr. D’abord parce que le mouvement social est plus vaste aujourd’hui en France, il concerne les enseignants ou les personnels de santé, par exemple.

Ensuite, parce qu’un tel récit n’est pas nécessairement transposable dans la France de 2020. En divisant le pays et en maltraitant le monde du travail, Emmanuel Macron pourrait aussi bien provoquer un sentiment de rejet de sa personne. […]


Émeric Godin. Médiapart. Titre original : «Le «moment Thatcher» d’Emmanuel Macron ». Source (extrait très partiel)