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Il y a plus malin que la censure. Organiser le mensonge, empêcher que la vérité apparaisse s’approche du crime parfait. On assassine sur la place publique, mais en distribuant des bonbons à l’assistance, qui prend cela pour une communion solennelle.

Mentir est parfois du grand art.

Premier exemple avec la clope. Rappelons qu’une projection de l’OMS envisage la mort de 1 milliard d’humains dans ce siècle entamé à cause du tabac. Et propulsons-nous maintenant au matin du 15 décembre 1953.

Ainsi que le rapporte un livre extraordinaire (Les Marchands de doute, de Naomi Oreskes et Erik M. Conway, éd. Le Pommier), les patrons des plus grandes marques de clopes (dont American Tobacco et Philip Morris) se retrouvent dans un salon de l’hôtel Plaza de New York.

Ne surtout pas croire qu’on ignorait quoi que ce soit. On savait. Mais l’industrie du tabac n’entendait pas lâcher et avait invité pour l’occasion un lobbyiste de génie (P-DG de la firme de «relations publiques» Hill and Knowlton), John W. Hill. Sujet du jour : comment niquer les scientifiques qui, lançant « des accusations sensationnelles », menaçaient le chiffre d’affaires.

Hill imposa ce jour-là à des grossiums sceptiques l’usage du mot « recherche ». Il fallait, il faudrait, il fallut financer une infinité de recherches périphériques permettant de clamer partout que l’industrie était le meilleur allié de la science. Et surtout de noyer le débat public sous une avalanche de travaux dont le seul objectif était de semer le trouble dans les esprits.

Ne pas contester l’évidence que le tabac tue, mais lancer par dizaines des dérivatifs captivants, capables de détourner l’attention générale, façon bonneteau.

Entre 1954 et 1998, le Council for Tobacco Research (structure imaginée par Hill) déversera des centaines de millions de dollars sur la presse, la radio puis la télé américaines.

Pendant plus d’un demi-siècle, l’industrie du tabac a censuré la vérité, sans s’en porter plus mal. Ses représentants continuent à être royalement reçus par les maîtres du monde, et malgré des centaines de milliards de dollars de dommages et intérêts, elle gagne plus de fric que jamais.

Outre un rétablissement au Nord, elle écume le Sud et remplit les poumons de milliards de Chinois, d’Indiens, d’Africains, de Sud-Américains.

Ce schéma est un archétype qui a servi dans tant d’autres domaines qu’on ne peut les citer tous.

  • Pareil avec l’amiante, dont le prétendu « usage contrôlé » avait été inventé par un lobbyiste digne de Hill, Marcel Valtat, créateur du funeste Comité permanent amiante (CPA).
  • Pareil avec les pesticides, dont le même Valtat organisa tant d’agapes pour le grand profit de l’industrie. Et pareil, bien sûr, avec le dérèglement climatique.

L’affaire est encore bien plus grave, on s’en doute.

Ce que l’on ignore généralement, c’est qu’entre 1979 et 1989 un miracle a paru se produire (Perdre la Terre, de Nathaniel Rich, éd. Seuil). Aux États-Unis, le consensus règne et le sujet climatique devient peu à peu non partisan. Républicains et démocrates sont grosso modo d’accord. Et puis surgit La Fabrique du mensonge (de Stéphane Foucart, éd. Denoêl). Les lobbyistes se hasardent peu à nier le réchauffement, préférant accuser par exemple : le Soleil et les courbes de Milankovitch.

En France, le truandage généralisé recevra des appuis tels que la presse suivra l’adage attribué à Jean-Luc Godard : l’objectivité, ce serait « cinq minutes pour Hitler et cinq minutes pour les Juifs ». Les plus grands journaux de la place firent semblant de croire que des présentateurs météo (Laurent Cabrol, Philippe Verdier) étaient devenus de grands scientifiques. Mais le pilier de l’opération reste Claude Allègre, dont on ne sait toujours pas pourquoi il s’est à ce point déshonoré.

En 1995, alors qu’un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) angoisse déjà, dans sa chronique hebdomadaire du Point, il parle d’une « fausse alerte ». Il écrira plus tard des folies plus grandes. En 1997, toujours dans Le Point : « Après l’hiver que l’on vient de subir, tout un chacun peut légitimement s’interroger sur la réalité du réchauffement de la planète. » Et encore en 2006, cette fois dans L’Express : « Après le mois d’août qu’a connu la moitié nord de la France, les Cassandre du réchauffement auront du pain sur la planche pour faire avaler leurs certitudes à nos compatriotes.

Y a-t-il plus belle manière de censurer la science, la recherche et la découverte?

Les bâtisseurs de storytelling, cette manière industrielle de raconter des salades, sont au pouvoir. Partout.


Fabrice Nicolino. Charlie Hebdo 07/01/2020