Une vision revisitant écologie et société.

A l’heure où les mauvaises nouvelles se succèdent […] où une petite musique de plus en plus insistante suggère que nos sociétés ne trouveront pas de réponses adaptées à l’urgence climatique sans dériver vers des régimes semi-autoritaires, il ne faut pas bouder le plaisir de lire ou d’écouter Pierre Charbonnier […].

[Après lecture chacune– chacun, pourra avoir un avis divergent. MC.]

Ce philosophe, qui étudie les liens entre science politique et questions environnementales, est l’un des rares à soutenir que l’idéal démocratique est compatible avec une remise en question profonde de notre modèle économique et de notre mode de vie. […]

  • Comment est-il devenu ce chercheur passionné, soucieux d’engager « une discussion avec tous les savoirs » ?

Sur son enfance, Pierre Charbonnier est peu bavard. […] La philo ? « Comme beaucoup, j’ai choisi mon orientation par défaut, parce que j’étais nul en maths. » Très vite, le voilà à l’ENS de Lyon, puis à la fac, où la question écologique commence à le travailler. De ses années d’enfance passées à la lisière entre deux environnements ( l’un transformé, l’autre plus préservé ) viendrait peut-être, pense-t-il, cette sensibilité précoce à l’environnement et aux expériences sociales qui lui sont liées. Baptiste Lanaspèze, philosophe et fondateur de la maison d’édition spécialisée dans les « humanités écologiques », a rencontré Pierre Charbonnier il y a quelques années lors d’un colloque.

[…] « J’ai d’abord voulu explorer les théories politiques du XXe siècle, durant lequel la question écologique a commencé à être explicitement posée », raconte-t-il. « Cela m’a amené à la question sociale telle qu’elle a été forgée au XIXe siècle, puis à la modernité préindustrielle des XVII et XVIII siècles, quand le travail de la terre constituait encore la base de la subsistance. Et je me suis soudain rendu compte que tout ce que j’avais lu, tout ce que j’avais cru comprendre, pouvait s’organiser autour de deux mots : abondance et liberté. Autour de deux processus de conquête qui se sont trouvés mêlés dès le début de l’époque moderne, l’un visant la prospérité, l’autre l’émancipation politique. »

Or ce pacte entre croissance et démocratie repose sur un implicite : la maîtrise de la nature comme ressource illimitée. Soit, précisément, ce que remet aujourd’hui en question le bouleversement des équilibres écologiques et climatiques de la terre.

« Mon livre tente de retracer ce qui s’est passé entre le moment où ce pacte s’est noué et le moment où il est devenu impossible. Soit quatre siècles d’histoire politique durant lesquels il est sans cesse question de problèmes de territoires, de ressources, de sols, de mines et de fleuves », résume Pierre Charbonnier, chez qui l’on retrouve l’influence marquante de Bruno Latour le philosophe des sciences qui a revisité l’histoire des sociétés modernes à l’aune des relations entre nature et société. « Et aussi de creuser la question essentielle que pose la rupture de ce pacte : comment donner un nouvel horizon à l’idéal d’émancipation politique, étant entendu que celui-ci ne peut plus reposer sur les promesses du capitalisme industriel ? »

Un dé théorique auquel il répond en soulignant les analogies profondes existant entre la question sociale du XIXe siècle, celle de la pauvreté et des luttes ouvrières, et la question écologique actuelle.

Clairement à gauche, donc, loin des tendances réactionnaires ou libérales que recouvre parfois le mot « écologie ». « On entend beaucoup dire aujourd’hui, et à raison, que la question écologique et celle de la justice sociale vont de pair. En ce sens, la crise climatique est une bonne nouvelle, estime-t-il. De la même façon qu’au XIXe siècle il n’y avait pas meilleur appui que la misère ouvrière pour construire le mouvement social, il n’y a en effet pas meilleur appui pour légitimer et consolider les demandes de justice sociale que l’urgence écologique actuelle. »

Affichant une connaissance sans faille dans les possibilités démocratiques, Charbonnier est convaincu que la conscience politique moderne a la capacité critique d’identifier ce qui l’agresse, et d’y répondre.

  • Son ambition, en tant que citoyen philosophe ?

[…] A gauche, son pouvoir de séduction est moins évident, et il n’est pas rare qu’on lui reproche d’instrumentaliser la question sociale. Solidement campé sur sa ligne de crête entre écologisme et socialisme, Pierre Charbonnier veut continuer à avancer sur ce qu’il considère comme la seule voie possible pour sortir de l’impasse actuelle. Pour dénouer le lien qui ne fonctionne plus entre liberté et abondance


Catherine Vincent. Le Monde. Titre original : « Pierre Charbonnier. Penseur du climat social ». Source (extrait)