Macron. La solitude au pouvoir, ou la solitude du pouvoir ?

Vaste question philosophique dont après tout chacun se fiche. Ce qui importe le plus est avant tout pour la majorité des Français, de retrouver un pouvoir d’achat, la possibilité de se loger, des emplois pérennes, l’accès aux soins, à l’éducation, à une justice égalitaire, des salaires permettant une vie décente idem pour le montant des retraites . MC

Ministres muselés, aucun conseiller de poids à l’Élysée… Jupiter est seul. [Et c’est bien là, le plus grand des dangers d’un despotisme. MC]

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À l’instar du Général, Emmanuel Macron adore les phrases à l’emporte-pièce : l’Otan est dans un état de « mort cérébrale », a-t-il lancé peu avant les 70 ans de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. « Un jugement intempestif », selon la chancelière Angela Merkel, alors que le président de la République n’avait même pas prévenu de sa saillie le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian.

La similitude s’arrête là, car, pour « l’exercice solitaire du pouvoir », le huitième président de la Ve République en remontrerait à son fondateur. De Gaulle avait son « domaine réservé » (politique étrangère, défense, grandes orientations économiques, monnaie), déléguant les autres dossiers à son gouvernement, qui n’était pas composé d’ilotes (Malraux à la Culture).

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En matière économique et sociale, chaque président a eu à cœur de s’entourer de conseillers aguerris.

  • De Gaulle avait à ses côtés l’économiste Jacques Rueff (le père du nouveau franc) ;
  • Pompidou a fait appel à Bernard Esambert pour structurer sa politique industrielle ;
  • Valéry Giscard d’Estaing, en proie au premier choc pétrolier mettant fin aux Trente Glorieuses, a mobilisé Lionel Stoleru et Raymond Barre ;
  • François Mitterrand, dont la science économique n’était pas le fort, a consulté les meilleurs esprits avant d’opérer le « tournant de la rigueur » en mars 1983 ;
  • Nicolas Sarkozy a pris pour conseiller social Raymond Soubie, qui avait exercé la fonction à Matignon auprès de Jacques Chirac et de Raymond Barre.

Tête bien pleine « Aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années », estime Emmanuel Macron, dont le conseiller économique est un jeune polytechnicien passé par Harvard. Il n’écoute guère les économistes, leur préférant la culture administrative de l’énarque, fût-il raide comme un passe-lacet.

Ainsi doit-on à Alexis Kohler (promu secrétaire général à l’Élysée) la suppression de la taxe d’habitation pour 80 % des ménages, idée à laquelle étaient opposés les économistes de l’équipe de campagne (dont Pisani-Ferry) car trop coûteuse et faisant fi de la citoyenneté fiscale. Pourquoi recourir à des experts quand on est soi-même un Pic de La Mirandole « capable de discourir de toute chose connaissable » (la devise de Pic) ?

Pendant le « grand débat » de l’hiver 2019, notre président à la tête bien pleine a passé des dizaines d’heures à expliquer tout sur tout devant des auditoires estomaqués, souvent de retraités. […]

Cet égotisme exacerbé se retrouve dans l’organisation en silos du gouvernement, la fameuse verticalité du pouvoir. Les hiérarchies écrasantes font qu’il n’y a même pas de ministre en titre de l’industrie, ni du commerce extérieur, ni du logement. Telle une araignée, l’Élysée contrôle le moindre détail, interdisant aux ministres de publier leurs agendas tant que le président n’a pas communiqué le sien. Ils en sont réduits à répéter sur les radios du matin les « éléments de langage » émanant du centre de la toile. « Le tyran est celui qui dans la cité exerce son autorité selon ses propres vues » (Platon, La République). […]


Jean-Pierre Robin. Le Figaro. Titre original : « Macron, l’exercice du pouvoir le plus solitaire de toute la Ve République ». Source (extrait)