L’entreprise : Un monde éprouvant.

La mobilisation de décembre impressionne à la fois par son ampleur et par sa diversité : jeunes et anciens, avocats, artistes, enseignants, dockers, cheminots, cadres d’entreprise, employés, médecins, infirmières, pompiers, musiciens, postiers, étudiants, lycéens, douaniers… ont défilé d’un même pas.

Cette fièvre apparaît un an après le surgissement spectaculaire des « gilets jaunes (1) », à un moment où le mouvement donnait des signes d’essoufflement. M. Emmanuel Macron et le gouvernement pensaient bénéficier de la mise à l’écart des syndicats, dont les « gilets jaunes » ne voulaient pas ; ils croyaient avoir calmé la colère de la France populaire par des mesures financières et des consultations citoyennes.

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Pourquoi, dans un tel climat, et après deux ans de « concertation » sur la réforme des retraites, les salariés se lancent-ils à corps perdu dans une mobilisation d’une telle ampleur ? Pourquoi ont-ils le sentiment que le gouvernement ne les respecte pas ?

En fait, nombre de Français découvrent que le « ni droite ni gauche » de M. Macron a été remplacé par une pensée purement technocratique, où l’« universel » renvoie au marché, où le « changement » supplante le progrès et où les équilibres construits au fil du temps ne méritent aucune attention.

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Dans une société marquée par l’individualisation et la mise en concurrence systématique, [les syndicats] ont […] surmonter le piège de la confrontation entre travailleurs tendu par le gouvernement, qui a axé sa communication sur la dénonciation des « privilèges » des fonctionnaires et des bénéficiaires de régimes spéciaux. […]

Non seulement la division n’a pas fonctionné, mais la colère paraît s’être renforcée avec la clause dite du « grand-père », ou du « petit-fils », ou encore du « grand frère », mise en avant par divers ministres pour désamorcer la mobilisation […]

Sur les ronds-points, les « gilets jaunes » disaient redécouvrir une certaine qualité de relations sociales, un bonheur à être ensemble, à partager des valeurs et des espoirs. Au sein des manifestations contre la réforme des retraites, le plaisir à revendiquer et à s’insurger de concert est tout aussi palpable. Souvent bon enfant, par moments enragée, toujours déterminée, la mobilisation affiche une volonté de cohésion, d’attention aux autres et de courage.

Car il en faut, du courage, pour aller manifester alors qu’on vous rebat les oreilles de la présence des « black blocs » et d’un fort risque de violences. Il en faut, du courage, pour continuer de défiler au milieu des nuages de gaz lacrymogène et des tirs de grenades de désencerclement. Oui, dans la France de M. Macron, il faut du courage pour participer à une manifestation déclarée, sur un parcours autorisé, afin de défendre des revendications qui ont simplement trait au respect des travailleurs…

On a beau leur répéter qu’ils sont mieux lotis que leurs voisins, la grande majorité des gens ne veulent pas qu’on leur impose une carrière plus longue, ni voir leur pension diminuer. Ils sont sans cesse comparés aux salariés de pays où la vie est encore plus dure, où l’on travaille plus longtemps, où l’on bénéficie de moins de protection sociale et où l’on touche de plus faibles retraites : c’est précisément ce qu’ils rejettent. Nombre d’entre eux ont hâte de quitter leur emploi et ne veulent pas que l’âge de départ soit retardé.

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…  la stratégie patronale s’est acharnée à individualiser le travail, afin d’inverser le rapport de forces et de maintenir une totale subordination des salariés. Celle-ci passe désormais par un ensemble de prescriptions, sous la forme de protocoles, procédures, « bonnes pratiques », process, méthodologies imposées, etc., et de contrôles (reporting, traçabilité) qui cadrent et déterminent fortement l’activité professionnelle (4). Le management a cherché à rendre la subordination invisible par un appel solennel à l’esprit d’initiative.

Chacun est censé donner intelligence opérationnelle et pertinence fonctionnelle à des prescriptions concoctées par des « experts » éloignés de la réalité concrète du travail. Et ce dans le cadre d’une mise en concurrence systématique de tous avec tous (primes, salaires, carrières personnalisés) et de chacun avec lui-même : il faut viser l’excellence, se dépasser, « sortir de sa zone de confort » (pour reprendre l’expression à la mode), prendre des risques, afin de se faire bien évaluer et… de garder sa place.

Les objectifs augmentent sans cesse, et les politiques de changement perpétuel entretiennent un sentiment de précarité. Nul ne peut désormais se référer à son expérience ni aux connaissances accumulées. Chacun doit s’ajuster en permanence aux réorganisations de son travail, menées de façon à disqualifier une aisance professionnelle que les manageurs jugent dangereuse, car elle pourrait conduire les salariés à vouloir légitimement influer sur la définition de leurs missions et des moyens nécessaires pour les accomplir.

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Dans un tel contexte, l’idée de voir reculer la date du départ à la retraite paraît insupportable. Face à un mode d’organisation du travail jugé illégitime, injuste et peu efficace, la majorité des Français — 54 %, selon des sondages publiés début décembre (6) — soutiennent les mobilisations, même s’ils ne font pas grève. Un jour viendra où les manifestants dénonceront ce lien de subordination qui entrave, épuise et humilie ceux qui voudraient associer travail et dignité, travail et utilité sociale, travail et respect des personnes comme de la planète.


Danièle Linhart . Le Monde Diplomatique. Titre original : « Pas un jour de plus au travail ». Source (extrait)


  1.  Lire « Le peuple des ronds-points », Manière de voir, n° 168, décembre 2019 – janvier 2020.
  2. Lucie Davoine et Dominique Méda, « Quelle place le travail occupe-t-il dans la vie des Français par rapport aux Européens ? », Informations sociales, n° 153, Paris, 2009.
  3. Thomas Philippon, Le Capitalisme d’héritiers. La crise française du travail, Seuil, coll. « La République des idées », Paris, 2007 ; cité par Lucie Davoine et Dominique Méda, « Quelle place le travail occupe-t-il dans la vie des Français par rapport aux Européens ? », op. cit.
  4. Lire Alain Deneault, « Quand le management martyrise les salariés », Le Monde diplomatique, novembre 2018.
  5. Lire « “Appelez-moi maître…” », Le Monde diplomatique, septembre 2019.
  6. « Après les annonces d’Édouard Philippe, les Français soutiennent toujours les grévistes », sondage IFOP publié par Le Journal du dimanche, Paris, 14 décembre 2019.