La morale formatée

« Les nouveaux visages de la censure». Inquiétant.

En 2015, Charlie Hebdo était victime d’un attentat qui avait pour but de Le faire taire à jamais. Cinq ans après, Charlie Hebdo est toujours vivant. Au grand regret de ceux qui espéraient le voir disparaître, au grand regret aussi de ceux qui l’avaient toujours détesté.

Après cinq années d’efforts épuisants pour toute l’équipe, le journal est toujours là, et sa liberté d’esprit aussi. Ceux qui pensaient que son massacre le rendrait plus humble et plus discret ont été déçus. Beaucoup avaient soutenu Charlie Hebdo pour qu’il ne meure pas, et ainsi mettre en échec les islamistes, mais pas forcément pour que Charlie Hebdo retrouve sa liberté de parole.

Or, depuis cinq ans, le journal a retrouvé progressivement sa liberté, et plus il se la réappropriait, plus il faisait de mécontents.

Charlie Hebdo n’a pas signé le pacte faustien, où, pour avoir le droit de revivre, il aurait dû en échange renoncer à sa liberté. Charlie Hebdo a repris les deux : la vie et la liberté. Car si vivre est une chance, vivre libre est devenu un luxe. Le seul que revendique Charlie Hebdo.

Mais pendant ces cinq années où Charlie Hebdo réapprenait à faire usage de sa liberté d’expression émergeaient autour de lui des idéologies inédites. Nous avons cru que seules les religions avaient le désir de nous imposer leurs dogmes. Nous nous étions trompés.

Le développement des réseaux sociaux a permis de diffuser des opinions très diverses, parfois enrichissantes, mais parfois obscures, appelant à boycotter, à dénoncer, à fustiger les points de vue atypiques, non conformistes, ou simplement maladroits.

Charlie Hebdo a évidemment été la cible de ces nouveaux censeurs qui, d’un clic, se transforment en prophètes de leur propre religion, et lancent des fatwas contre des blasphémateurs qui s’ignorent. Surveillés en permanence par ces petits gourous malsains, on serait tentés de se laisser gagner par le pessimisme.

Mais en réalité, cette époque n’a jamais été aussi exaltante. Tous ces petits connards et toutes ces petites connasses qui pérorent à longueur de pétitions débiles, de proclamations sentencieuses, et qui se croient les rois du monde derrière le clavier de leur smartphone, nous donnent une formidable occasion de les caricaturer, de les ridiculiser, de les combattre. Car la morale qu’ils croient défendre n’est en réalité qu’un moralisme de plus. Les vieux interdits ont été remplacés par de nouveaux.

Les pères la pudeur de jadis ont été chassés par les blogueurs la pudeur d’aujourd’hui. Les flammes de l’enfer d’autrefois ont laissé la place aux tweets délateurs de maintenant.

Il y a trente ou quarante ans, on appelait ça le « politiquement correct », et cela consistait à combattre le racisme, la misogynie ou l’homophobie, ce qui en soi était plutôt logique et évident. Aujourd’hui, le politiquement correct nous impose des orthographes genrées, nous déconseille d’employer des mots supposés dérangeants, nous demande de ne plus manger ceci ou de ne plus fumer cela. Dans notre intérêt, bien évidemment.

La gauche anglo-saxonne a inventé le politiquement correct pour faire oublier son renoncement à lutter contre les injustices sociales. La lutte des classes, trop marxiste à ses yeux, a été remplacée par la lutte des genres, des races, des minorités, des sous-minorités et des micro-minorités.

La division de la société n’est plus horizontale, entre des classes sociales privilégiées qui dominent les plus faibles, elle est désormais verticale, entre des catégories de genres et d’identités. La gauche qui se croit progressiste est alors devenue obsédée par les races, les couleurs de peau, les cheveux lisses ou crépus. Qui l’eût cru?

Les partis de gauche qui ont accédé au pouvoir en Europe, en Amérique du Sud dans les années 1980 et 1990 n’ont finalement pas «changé la vie», comme l’espérait Mitterrand, ni le capitalisme, dont ils se sont finalement accommodés. Pour faire oublier ses renoncements et ses échecs, ils se sont alors engouffrés dans une autre direction, qui consiste à proclamer un nouvel ordre moral dont l’ambition est de prendre la place de l’ancien ordre moral réactionnaire reposant sur la famille, le patriarcat ou le colonialisme.

Puisque la gauche n’a pas réussi à inquiéter le capitalisme, ce sont les individus qui apprendront à la craindre au moyen de son nouveau corpus moraliste tout aussi autoritaire et intolérant que les vieux dogmes de l’ordre ancien.

Heureusement, il reste le plaisir.

Le plaisir de dire merde à ces nouveaux gourous de la pensée formatée. Hier, on disait merde à Dieu, à l’armée, à l’Église, à l’État. Aujourd’hui, il faut apprendre à dire merde aux associa­tions tyranniques, aux minorités nombrilistes, aux blogueurs et blogueuses qui nous tapent sur les doigts comme des petits maîtres d’école quand au fond de la classe on ne les écoute pas et qu’on prononce des gros mots : « couille molle, enculé, pédé, connasse, pouffasse, salope, trou du cul, pine d’huître, sac à foutre».

Écrivez ces mots sur votre compte Twitter, et aussitôt 10.000 petits Torquemada vous jetteront au bûcher. Faut-il pour autant se laisser impressionner par cette meute de mâchoires prêtes à vous déchiqueter?

Bien au contraire, amusons-nous à faire hurler ces loups. Puisqu’il suffit de leur tirer la queue pour qu’ils se mettent à couiner.

Charlie Hebdo a encore de belles années devant lui.


Riss – Charlie Hebdo. 07/01/2020. Titre original : « LES NOUVEAUX VISAGES DE LA CENSURE ».


Note perso : Désolé pour celles et ceux que je vais froisser mais je cautionne les dires de RISS et par extension … de Charlie Hebdo … a trop vouloir « moraliser », a tout légiférer, a tout vouloir règlementer, nous allons dans le mur. Posons-nous plutôt la question, par qui, qu’elle en est la cause et pourquoi la société que nous vivons actuellement devient exécrable moralement. Qui entend diffuser le credo : chacune-chacun pour sa pomme ? qui refuse la solidarité, la moralité consensuelle ? Vaste sujet de société a bien reflechir avant de se rendre devant les prochaines élections. MC