Mais c’est où l’Iran ?

Pour beaucoup de Français malheureusement méconnaissant la géographie mondiale et surtout omettant la géopolitique, l’Iran n’est (formule un peu narquoise mais réaliste) n’est que la porte d’ouverture sur l’Asie et notamment bon nombre d’État ou la culture de l’islam est omniprésente, sans oublier que le Pakistan l’Inde ont la bombe atomique. MC

Peut-être que Edwy Plenel de Médiapart y va un peu fort dans ses écrits, mais après tout n’a-t-il pas tout à fait tort de se méfier, d’annoncer ; qui sait ce qui va se passer au plus directement qui a intérêt à mettre de l’huile sur le feu ?

Le 28 juin 1914, l’assassinat à Sarajevo de l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’Empire austro-hongrois, et de son épouse par un nationaliste serbe fut l’événement déclencheur de la Première Guerre mondiale, suivie de trois décennies de catastrophe européenne jusqu’aux massacres de masse de la Deuxième Guerre mondiale.

L’avenir n’est jamais écrit par avance, et rien ne permet d’affirmer qu’il en sera de même avec l’assassinat, le 3 janvier 2020 à Bagdad, du général Qassem Soleimani, haut dignitaire de la République islamique d’Iran, sur ordre du président des États-Unis d’Amérique, Donald Trump. Mais qui oserait, raisonnablement, l’exclure de façon catégorique ? Car on aurait tort de se rassurer à bon compte, tant on ne conjurera le pire qu’à condition d’accepter son surgissement.

Tous les composants explosifs d’une déflagration mondiale sont déjà là, à la merci de n’importe quel acte plus incendiaire que d’autres. L’ordre insensé donné par Donald Trump est de ce registre : jamais les États-Unis, première puissance militaire mondiale, n’avaient publiquement ordonné et revendiqué, à la face du monde, l’assassinat d’un dirigeant d’un État souverain, membre des Nations unies. L’Iran n’est évidemment pas Daech, pseudo-État illégitime aux yeux de toute la communauté internationale, et le général Soleimani, interlocuteur des militaires américains dans la lutte contre Daech en Irak, n’est en rien comparable à l’autoproclamé calife du groupe terroriste, Abou Bakr al-Baghdadi.

Aussi illégal qu’irresponsable, un tel crime d’État est de ces actes qui peuvent provoquer des réactions en chaîne échappant au contrôle des divers protagonistes. Et c’est d’autant plus vrai dans notre monde de l’après-guerre froide, dont l’équilibre n’est plus garanti par le face-à-face univoque de deux puissances solitaires.

Notre monde est définitivement multipolaire et interdépendant, aux alliances incontrôlables et réversibles, sans autre cohérence dans sa complexité que les logiques de puissance et d’intérêts qui s’y affrontent.

C’est l’une des résonances avec la situation de l’avant-1914 dont l’historien britannique Christopher Clark a fort opportunément rappelé la modernité dans son maître ouvrage Les Somnambules (Flammarion, 2013).

Le conflit qui va mobiliser soixante-cinq millions de soldats, emporter trois empires, faire vingt millions de morts, civils et militaires, et vingt et un millions de blessés, n’était pas inéluctable. Il a été possible parce que, dans les enchaînements de causalité qui y conduiront, ses protagonistes, conclut Clark, « étaient des somnambules qui regardaient sans voir, hantés par leurs songes mais aveugles à la réalité des horreurs qu’ils étaient sur le point de faire naître dans le monde ».

Les somnambules et les aveugles d’aujourd’hui sont en nombre. Ce sont tous ceux qui ne veulent pas voir et encore moins dire que le premier des États voyous, par sa puissance de frappe et sa capacité de nuisance, ferment de désordre et fauteur de troubles, État dont l’action militaire viole le droit international et piétine la simple morale, n’est autre que les États-Unis d’Amérique. […]


Edwy Plenel. Médiapart. Titre original : « la guerre qui vient ». Source (extrait)