2019, vue par Elsa Dorlin (1)

De faire le bilan de l’année 2019 ne peut pas se résumer uniquement à l’article ci-dessous, mais indéniablement cette année a été « charnière » pour la gente féminine et son respect juridique et morale. MC


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Le collectif « Féminicides par compagnons ou ex » dénombre 149 féminicides en 2019, et donc 29 de plus que l’année dernière. Et puis il y a eu ces affiches aux mots glaçants qui ont fleuri dans nos rues, cette grande Marche NousToutes contre les violences sexistes et sexuelles, ce Grenelle des violences conjugales, ces combats, ces déceptions…

Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Elsa Dorlin (1) – Cela représente une femme tuée tous les deux jours et demi en France ; chiffre auquel il faudrait ajouter celui des enfants qui ont également succombé dans nombre de cas. Depuis des années, les chiffres annuels sont quasiment les mêmes. Quantifier cette violence permet d’objectiver une réalité : notre société demeure structurellement patriarcale (les femmes demeurent des êtres tuables).

Certes ceux qui ont commis ces actes sont condamnés mais le problème va bien au-delà de la question de la peine requise pour un homicide encore trop souvent qualifié de « drame familial » ou justifié par la dépression, un « pétage de plomb », ou une situation de crise (une séparation, la décision d’un juge sur la garde des enfants, un licenciement ou la prétendue crise de la masculinité qui est une invention des groupes masculinistes). L’arsenal juridique ou l’incarcération de tel ou tel ne régleront pas le problème de fond : celui du contrôle du corps, de la vie des femmes (ce sont des dispositifs « après coup »).

Les féminicides sont l’expression ultime d’un continuum de pouvoir qui commence par la prégnance des inégalités sociales et économiques, le harcèlement sexuel, les violences sexuelles et les représentations sexistes qui structurent l’imaginaire social et l’espace public.

Sans une politique de prévention radicale qui passe par une éducation à l’égalité digne de ce nom et qui va bien au-delà de la mise en place d’une ligne téléphonique d’urgence saturée et ouverte de 9h à 17h les jours ouvrés, on ne s’en sortira pas. Aucun numéro d’urgence ne peut éviter à une femme d’être poignardée ou frappée à mort par son compagnon un soir de déprime.

Dans une tribune publiée sur Libération, vous écrivez “le nombre de femmes assassinées est politique”. Qu’entendez-vous par là ?

Je fais référence au fait que les violences faites aux femmes ne sont précisément pas considérées comme des violences quand d’autres actes (briser la vitrine d’un fast-food ou d’une banque, protéger des hectares contre la construction d’un aéroport ou encore casser une statue en plâtre…) sont dénoncés à l’unisson comme d’une extrême violence, intolérable et choquante. Il y a donc une forme de licéité persistante concernant les violences faites aux femmes, une indifférence qui en signale la normalité (une femme assassinée ne fait pas la Une des journaux) et en assure la pérennité. Or, cette indifférence est politique ; elle se traduit concrètement par une forme d’immobilisme à tous les niveaux de l’action publique.

On rechigne à prendre les plaintes, on met en place des dispositifs qui faute de moyens alloués suffisants sont incapables de gérer des situations d’urgence, on éduque à l’ignorance des luttes pour l’égalité et la liberté des femmes, mais aussi à l’ignorance du corps et de la sexualité qui demeurent pour la majorité des jeunes filles représentés, évalués par et sous le contrôle du regard, du désir masculin.

On reproduit l’asymétrie des tâches domestiques, entre autres, par la destruction des dispositifs historiques d’aide et de solidarité, par la pénurie de structures publiques d’accueil de la petite enfance, tout en s’émerveillant sur les nouveaux pères. On se félicite de la séduction, de la galanterie à la Française, on faisant des Etats-Unis ou au contraire de « l’Islam » des figures repoussoirs (trop ou pas assez égalitaires). On préfère payer des amendes plutôt que d’appliquer les lois sur l’égalité de salaires dont la première est vieille de 37 ans…

Bref, tout cela désigne un système de privilèges dans l’espace privé, la sphère économique ou dans l’espace public. Finalement, l’indifférence, l’inaction, la complaisance même, face aux violences faites aux femmes sont la marque d’un point de vue hégémonique sur la réalité sociale qui n’est autre que celui d’une minorité d’hommes dominants qui déforme totalement ce que nous vivons quotidiennement, collectivement, intimement.

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Propos recueillis par Fanny Marlier. Les Inrocks. Titre original : « 2019 vue par la philosophe Elsa Dorlin : “Les féminicides sont l’expression ultime d’un continuum de pouvoir” ». Source (extrait)


  1. Elsa Dorlin : Autrice de Se défendre, une philosophie de la violence (Ed. La Découverte), la philosophe Elsa Dorlin analyse ces chiffres, ces écueils, et ces mobilisations.