L’info est dans la rue et nous interpelle …

Depuis la fin du siècle dernier, la mort du capitalisme, la convergence des luttes, l’épuisement de l’hégémonie de la mondialisation ont été annoncés avec une régularité de métronome. Cent fois l’adversaire a été diagnostiqué à l’agonie ou donné pour mort. Mais, toujours, il sait changer de visage et de discours.

Quarante ans après l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher, il vient de triompher une nouvelle fois au Royaume-Uni. Et, de l’autre côté de l’Atlantique, sa défaite en novembre n’est en rien garantie. Mieux vaut le savoir, même s’il est réconfortant de détourner son regard d’un échec, ou de plusieurs — au Brésil, en Grèce, en Bolivie, en Italie —, sitôt qu’on apprend que quelque part, ailleurs, le feu reprend.

Cela étant, les mêmes carburants de l’incendie se retrouvent aujourd’hui presque partout. Économiques et politiques à la fois : non seulement la crise financière de 2008 a profité à ses principaux responsables, mais les grands partis traditionnels, droite et gauche mêlées, se sont relayés pour imposer avec obstination des choix injustes à leur population. La légitimité du « système » en a forcément souffert.

Dix ans plus tard, elle est à terre. Le constat d’une telle faillite peut toutefois ouvrir la voie (ou prêter le flanc) à des interprétations idéologiques opposées. Car le « système » qu’on met en accusation, ce n’est pas forcément celui qui s’active au service de la classe capitaliste. D’autres voient plutôt en lui tout ce qui, selon eux, protège indûment les gens d’à côté, un peu moins mal lotis, ou encore les étrangers, les « assistés ». Les privilèges des dominants profitent de ce genre de ressentiment.

La « réforme » des retraites de M. Emmanuel Macron en offre un nouvel exemple. Elle prétend créer un « régime universel » qui « sera le même pour tous les Français sans exception ». Elle consacre au contraire une rupture générationnelle (les travailleurs nés avant 1975 ne seront pas concernés par le nouveau système, moins avantageux) en même temps qu’elle prévoit, au prétexte de l’« équité », que les cadres supérieurs n’auront plus de retraite par répartition au-delà d’un certain salaire, ce qui les encouragera à se tourner vers des fonds de pension pour assurer le complément (1).

Toutefois, par souci de défendre — y compris contre les manifestants — son universalité d’un genre très particulier, le gouvernement français a décidé de maintenir le régime dérogatoire de retraite des policiers, au motif qu’ils « occupent des fonctions régaliennes de protection de la population »

Financer des intérêts privés par la destruction des services publics

En dépit de ces entreprises de division, qui ailleurs ciblent sunnites, chiites, Kabyles ou Catalans, l’unité des protestataires se maintient pour le moment. Autour d’exigences et de refus qu’on retrouve presque partout : vivre décemment, dignement ; s’opposer à une nouvelle amputation des programmes sociaux, au relèvement du prix des services indispensables (transports, énergie, communications) ; ne pas se satisfaire d’une baisse du taux de chômage quand elle recouvre la multiplication des « emplois-poubelles » (en Espagne, 40 % des nouveaux contrats de travail sont établis pour moins d’un mois (2)), d’autant que ces boulots précaires sont souvent localisés dans des métropoles où le coût de l’immobilier a explosé. La cherté de la vie, la pauvreté, les inégalités forment donc la trame des contestations. Au Soudan comme en Équateur, au Liban comme au Chili.

Presque partout, aussi, grâce à la brutale franchise du néolibéralisme, qui déchire le voile entre l’État et le capital, les revendications économiques se sont aussitôt doublées d’exigences politiques.

Car la corruption, les scandales ne se résument pas aux affaires secondaires que la presse met en scène : un assistant parlementaire dont une partie du temps de travail est consacrée à des activités partisanes, un président de l’Assemblée qui offre du homard à ses convives ; et tournent manège, tweets indignés, révélations feuilletonnées, émissions spéciales…

Dorénavant, chacun, ou presque, a compris que la corruption concerne plus fondamentalement un État néolibéral qui finance par la destruction des services publics le développement d’intérêts privés. Lesquels, logiquement, profitent de chaque « réforme » engagée (privatisations, fiscalité, retraites).

Mais la corruption, c’est aussi un système politique qui laisse des élites mondialisées s’approprier les richesses nationales, ou les détruire, les délocaliser en usant du libre-échange et des paradis fiscaux. Et c’est également des gouvernants coupables de forfaiture lorsque, comme au Liban, ils se montrent incapables d’assurer le nettoyage de villes suffoquant sous leurs ordures, au risque de vicier un peu plus la qualité de l’eau et la survie de la flore.

La corruption, c’est encore des pouvoirs frappés d’illégitimité quand, comme en Irak, ils désertent leur mission essentielle en laissant dépérir l’école, alors qu’en seize ans l’équivalent de deux fois le produit intérieur brut se serait évaporé dans les poches de responsables politiques et d’entrepreneurs véreux (3).

Enfin, on ne sait plus trop quel terme employer en France quand le premier ministre constate benoîtement que l’hôpital public est « en phase de décrochage, comme on dit d’un avion qui ne se porte plus et qui pourrait décrocher ». « Décrocher » signifie partir en vrille et piquer du nez. M. Édouard Philippe sera-t-il encore à Matignon l’année prochaine pour commenter l’accident et consoler les parents des voyageurs ?

Serge Halimi. Le Monde Diplomatique. Titre original : « De Santiago à Paris, les peuples dans la rue ». Source (extrait très partiel)


  1. Lire « Contre l’équité », Le Monde diplomatique, décembre 2010.
  2. Daniel Michaels et Paul Hannon, « Europe’s new jobs lack old guarantees — stoking workers’discontent », The Wall Street Journal, New York, 25 novembre 2019.
  3.  « Pour Washington, l’Irak doit répondre aux revendications des manifestants », Le Figaro (avec l’Agence France-Presse), Paris, 29 novembre 2019.

Une réflexion sur “L’info est dans la rue et nous interpelle …

  1. jjbey 30/12/2019 / 12:08

    Constat accablant d’une société en dérive avec un système qui s’accroche de plus en plus violemment.
    Monsieur Delevoyou n’est pas la seul de son espèce et les Balkany ont tendance à se multiplier dans toutes les sphères de la société.

    Pauvre monde…

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