… la journée du 9 janvier pourrait amplifier la contestation !

C’est du moins l’avis de Sophie Béroud, politiste à l’université Lyon-II

s’exprimant dans « Le Monde ». Propos recueillis par Raphaëlle Besse Desmoulières. Source (extrait)


  • Quelle analyse faites-vous du conflit social en cours ?

Sophie Béroud : […] On est dans une grève programmée. Le 5 décembre a été annoncé avec force et le gouvernement savait à quoi s’attendre. Cela a donné aux grévistes le temps de s’organiser, notamment sur l’anticipation des pertes de salaire (on le voit sur la question des caisses de grève). Cela montre aussi une forme d’apprentissage dans les pratiques de lutte par rapport à des moments antérieurs comme le conflit contre la loi travail de 2016. […] Le fait d’être sur des pratiques de grève reconductible dans différents secteurs (SNCF, RATP et dans une certaine mesure chez les enseignants), et non plus perlées comme ce fut le cas à la SNCF en 2018, […]

  • Le gouvernement est-il, selon vous, en train de jouer le pourrissement ?

Sophie Béroud : En tout cas, il ne donne pas le sentiment de vouloir remettre au centre du jeu certaines organisations syndicales, comme la CFDT qui met au cœur de son action le dialogue social. Le fait qu’il n’y ait pas du tout d’ouvertures de ce côté-là alors que c’est la première organisation de salariés dans le public et le privé réunis donne l’impression que l’exécutif mise sur un essoufflement du mouvement. […] . En marginalisant la CFDT, ils font non seulement le pari du pourrissement du conflit mais aussi celui de bouleverser l’ensemble du champ. Si des syndicats comme la CGT, FO ou Solidaires parviennent à faire reculer le gouvernement, ils vont montrer toute la légitimité d’un positionnement combatif, d’un syndicalisme de lutte qui seul pourrait l’emporter face aux orientations de l’exécutif et aux différentes « contre-réformes » qui se sont accumulées.

  • Quel est l’héritage des « gilets jaunes » ?

Sophie Béroud : Des graines ont été semées, notamment sur la détermination dans la lutte. […] … les équipes syndicales viennent montrer qu’elles peuvent être également déterminées et qu’en menant cette mobilisation à partir de la sphère du travail, elles peuvent aller aussi loin. On avait peut-être trop vite conclu à un affaiblissement du syndicalisme par rapport aux « gilets jaunes ».

  • Comment expliquez-vous que, malgré l’appel à la trêve lancé avant les vacances par certaines directions syndicales, celles-ci n’aient pas été suivies par une partie de leur base ?

Sophie Béroud : Il y a toujours cette tension entre ce qui se passe au niveau des entreprises et dans les confédérations. Dans le cas présent, on est […] dans une forme d’autonomie assumée des équipes mobilisées. […]

  • Doit-on s’attendre à des phénomènes de radicalisation ?

Sophie Béroud : Ce qui est certain, c’est qu’il y a une détermination de la part des salariés mobilisés qui n’accepteront pas de reprendre le travail sur des concessions minimales. La grève est très longue et ils ont déjà beaucoup perdu. Il est vrai aussi qu’une des graines semées par les « gilets jaunes », c’est que s’il faut aller à une confrontation plus « violente » pour se faire entendre, certains sont prêts à le faire. Les directions syndicales en sont conscientes. Ça les oblige à obtenir des choses conséquentes qui permettent d’appeler à une reprise du travail, […]. Ça peut laisser envisager que le conflit dure assez longtemps.

  • Comment envisagez-vous la poursuite du mouvement après les vacances de Noël ?

Sophie Béroud : Il y a de fortes chances que le mouvement retrouve un second souffle tant la détermination semble forte, également du côté des enseignants. Il y a aussi d’autres secteurs mobilisés comme EDF ou les raffineries. On va peut-être assister, comme en 2016, à une rotation des secteurs mobilisés qui permette au conflit de garder une densité et de maintenir un souffle de contestation. Je ne vois pas un apaisement à la rentrée mais plutôt une continuité et une amplification du mouvement avec la journée d’action du 9 janvier […]

  • Quelle sortie de crise possible ?

Sophie Béroud : Je ne vois pas de sortie possible sans que le gouvernement revoie largement sa copie ou ne retire la réforme pour la repenser. Mais ce serait se délégitimer. Le bras de fer est très dur. Le pari du pourrissement est une mauvaise stratégie car ça peut contraindre l’exécutif à reculer plus qu’il ne le pense. A partir du moment où il commence à lâcher pour certaines professions, il montre qu’il peut lâcher. Il donne confiance à ceux qui sont mobilisés.

  • Après deux ans de concertation, ce conflit était-il évitable ?

Sophie Béroud : Il y a eu un long processus instauré par le pouvoir en place sans que cela ne débouche sur un accord négocié, accepté. Pour le gouvernement, c’est une grosse perte de temps et une forme d’impuissance. Il est pris au piège de sa propre conception de la démocratie  […]. C’est un échec flagrant pour l’exécutif que d’aboutir, après deux ans de concertation, au plus gros conflit social depuis 1995