C’est l’avis de Marc Abélès, sera-t-il le vôtre ?

La réforme des retraites suscite aujourd’hui une très forte mobilisation. Les syndicats semblent avoir retrouvé leur ascendant dans ce processus, alors que ces derniers mois ils avaient paru hors jeu.

[Il faut lire] la mobilisation de 2019 [comme étant] le prolongement du mouvement des gilets jaunes et de l’ampleur des angoisses qui s’y sont exprimées, loin de se réduire à des revendications catégorielles.

Les gilets jaunes s’en prenaient à l’injustice fiscale ; ici, ce qui est en cause, c’est le fait que le système de retraite loin de profiter au bas de l’échelle avantagera une fois de plus les mieux nantis. Il faut prendre au sérieux les références à la «survie» chez les manifestants, car elles sont au cœur de toutes les révoltes actuelles. Angoisse des fins de mois, spectre de la fin du monde : il n’y a pas si longtemps, certains se prévalaient de pouvoir articuler les deux fronts. Ce qui est sûr, c’est que l’amplitude des manifestations qui mobilisent des générations diverses, travailleurs du public et du privé, précaires et statutaires, traduit une prise de conscience beaucoup plus large qu’auparavant des dommages portés par la globalisation néolibérale tant au présent qu’à l’avenir des gens.

«Nous voulons vivre, pas seulement survivre !» affirmaient les gilets jaunes. C’est bien la question posée par la modification du système de retraite. Qu’en sera-t-il de l’avenir, quand on rentrera dans la dernière période d’une existence laborieuse qui pour beaucoup a de fortes chances d’être perturbée par des phases de chômage ou de travail précaire ?

Si la réforme des retraites suscite une si vaste mobilisation, c’est qu’elle pose frontalement la question du futur. Elle est inséparable de ce qu’on peut interpréter comme une reconfiguration très profonde de nos représentations de la politique et son rapport au temps.

Ce que vivent nos contemporains s’apparente à une crise anthropologique majeure car elle affecte tout à la fois les catégories de pensée et d’action qui commandaient jusqu’à présent les relations des humains entre eux et avec la nature. Cette crise anthropologique majeure est liée à la globalisation du modèle capitaliste et à la prise de conscience de l’ampleur inédite des inégalités et de l’impasse écologique à laquelle aboutit le mode de croissance et de consommation dominant.

[Aujourd’hui] s’est imposée une représentation qui met les préoccupations du vivre et du survivre au cœur de l’agir politique. Le déplacement des enjeux peut se traduire autrement, en une simple question que se pose tout un chacun : de quoi notre monde sera-t-il fait demain ?

C’est cette inquiétude qui non seulement module notre rapport au politique, mais qui détermine la place qui peut être attribuée à cette forme d’action et les nouveaux lieux propices à son exercice. La question de la survie prend évidemment d’autant plus de relief qu’elle correspond à l’affaissement de ce roc qu’a constitué pour les sociétés occidentales la formidable puissance d’un Etat tout à la fois national et protecteur.

L’Etat n’incarnait pas seulement un pouvoir d’assistance, mais aussi une assurance quant à l’avenir.


Marc Abélès anthropologue politique, directeur d’études à l’EHESS. Libération. Titre original : «Marc Abélès Vivre, plutôt que survivre ». Source (extrait)