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Est-ce possible, oui répond le sociologue Razmig Keucheyan.

Dans son dernier essai, les Besoins artificiels. Comment sortir du consumérisme, le sociologue se penche sur la prolifération, à l’ère du capitalisme néolibéral, de biens matériels dont la consommation est aliénante et la production, néfaste pour l’environnement. […]

  • « De quoi avons-nous besoin ? » Voilà, dites-vous, la question du siècle. Pourquoi poser l’équation dans ces termes, quand le capitalisme, dans sa configuration néolibérale, se montre incapable de satisfaire les besoins fondamentaux de pans entiers de l’humanité ?

Razmig Keucheyan Avec la crise environnementale, l’une des contradictions principales du capitalisme apparaît au grand jour. D’un côté, des centaines de millions de personnes à travers le monde ne mangent pas à leur faim, autrement dit ce besoin vital n’est pas satisfait. […] D’un autre côté, dans les sociétés les plus riches, la production de biens matériels atteint des niveaux vertigineux.

Nombre de ces biens matériels ne répondent à aucun besoin réel. Le capitalisme est un système productiviste et consumériste : il produit toujours davantage de marchandises en moins de temps, en dehors de toute autre considération.

Les consommateurs que nous sommes doivent dès lors consommer ces marchandises, afin de laisser la place aux suivantes. Et ainsi de suite à l’infini. Mais ce productivisme et ce consumérisme vont de pair avec un approfondissement des inégalités, à la fois dans et entre pays. […]

  • Vous distinguez les besoins « radicaux » des besoins « artificiels » suscités et entretenus par le productivisme et le consumérisme capitalistes. Mais vous distinguez encore les besoins légitimes des besoins insoutenables qu’il faudra renoncer à assouvir. Où se situe la frontière ? Quels critères et quelles procédures peuvent déterminer la légitimité d’un besoin ?

Razmig Keucheyan Prenons l’exemple du voyage. Ce n’est pas un besoin vital car on peut vivre sans voyager. Mais voyager est un besoin que beaucoup considèrent aujourd’hui essentiel : cela ouvre l’esprit et permet de faire la rencontre de cultures nouvelles. Les jeunes sont encouragés à voyager, il y a même un programme européen pour cela, le programme Erasmus.

Le voyage se démocratise dans la seconde moitié du XXe siècle. En soi, c’est incontestablement un progrès. Mais la massification du voyage a un inconvénient majeur : l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre. […] Il faut aussi réorganiser l’économie afin de limiter les voyages professionnels polluants. L’interdiction des vols internes, et leur remplacement par le train partout où cela est possible, serait un début. […]

  • Quel levier le système actionne-t-il pour « naturaliser » des besoins dont le fondement est historique et culturel ?

Razmig Keucheyan Vous connaissez la célèbre campagne publicitaire « Marlboro Man » : le cow-boy solitaire sur son cheval qui contemple l’horizon une cigarette à la bouche. Cette campagne a ceci de paradoxal qu’elle ne parle pas du produit lui-même, la cigarette. Elle décrit au consommateur le type de personne qu’il deviendra s’il se met à fumer des Marlboro. Ce procédé publicitaire inventé dans les années 1960 s’est généralisé depuis. Dans les innombrables publicités pour les voitures que l’on nous impose, on parle très peu de la voiture elle-même. On vend l’« aventure » qui ira avec le fait de posséder telle ou telle marque. La publicité met donc en circulation des identités sociales auxquelles les consommateurs aspirent. […]

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  • Vous ne manifestez aucune hostilité au progrès technique : vous soutenez que des besoins néfastes peuvent devenir soutenables. Par quel procès, à quelles conditions ?

Razmig Keucheyan Les smartphones font aujourd’hui l’objet de nombreuses critiques, et à juste titre. Le rythme de leur renouvellement, à grand renfort de marketing, est très élevé. Ils contiennent en outre des composants dont l’extraction est nocive à la fois pour l’environnement et les populations des régions concernées. En même temps, les smartphones ont donné lieu à des formes de sociabilité nouvelles. […]

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Dans les sociétés capitalistes, les inégalités de classe s’appuient sur des hiérarchies d’objets. Aux classes dominantes les objets robustes, performants, de qualité, bref, ce qu’on appelle le « haut de gamme ». Aux classes populaires les objets jetables, c’est-à-dire le « bas de gamme ».

Pierre Bourdieu appelle « distinction » la façon dont les classes dominantes se différencient symboliquement des classes populaires. La distinction s’effectue notamment par les objets : au volant du dernier modèle de voiture le plus cher, on devient « quelqu’un ».  […] Qu’arriverait-il si on abolissait la civilisation du jetable ? Cela aurait d’abord des effets bénéfiques pour l’environnement, car cela ralentirait le rythme de renouvellement des marchandises. Mais cela favoriserait aussi l’égalité, car les inégalités de classe ne pourraient plus s’appuyer sur des différences de qualité des biens. Bien sûr, les inégalités ne seraient pas pour autant abolies. Mais elles perdraient l’une de leurs assises. […]


Razmig Keucheyan Les Besoins artificiels. Comment sortir du consumérisme, de Razmig Keucheyan. Éditions Zones, 208 pages, 18 euros.


Entretien réalisé par Rosa Moussaoui. Source (Extrait)