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Une partie de la nouvelle vague féministe s’épuise dans l’activisme. Il est donc urgent que la sphère politique devienne un véritable relais des luttes féministes afin d’engager des réformes en profondeur.

Depuis une dizaine d’années, le mouvement féministe connaît un vaste redéploiement, et, dans le même temps, l’évolution rapide de son organisation, de ses principes, de ses mots d’ordre. Ses revendications sont régulièrement au cœur de l’actualité, non seulement en France mais dans le monde, et des millions de femmes s’en saisissent. Certains qualifient cette nouvelle période de « quatrième vague féministe », mais au-delà du nom qu’on lui donne, la traduction politique lui fait encore cruellement défaut.

Ainsi cette énergie militante considérable, insuffisamment relayée dans les partis de gauche [plus habitué à régler les problèmes sociaux et sociétaux que la droite et extrême droite plus disposée à régler des problèmes de conservatismes claniques. MC] dans le débat politique national, se résout trop souvent dans l’absence de perspectives et dans des « burn-out militants », […]. La gauche, doit donc […] accentuer son engagement féministe et sa participation aux luttes.

Sororité, réseaux sociaux et maîtrise du corps

Comme l’observe Chloé Delaume, cette quatrième vague volontiers inter-sectionnelle suscite un engagement qui ressemble par bien des aspects à la deuxième, celle du MLF : mais Internet et les réseaux sociaux lui donnent une force inédite. […] Ainsi un temps considérable est-il consacré à construire des pratiques et des lieux, en ligne ou dans la vie, où les femmes savent qu’elles trouveront du soutien et peuvent se rassembler sans y être exposées au sexisme.

On parle à cet égard d’espaces safe (sûrs). C’est l’un des leviers qui permet au mouvement féministe d’agréger des masses de plus en larges. On s’y sent bien, soutenue et en sécurité : fortifiée dans l’engagement. Ces espaces essentiels s’articulent néanmoins avec des moments plus pédagogiques ou conflictuels, où on affronte directement les discours et les pratiques réactionnaires, pour les faire reculer. […]

Les réseaux sociaux et les pratiques numériques jouent un rôle fondamental dans le développement récent des concepts […] et de l’influence féministes, qu’ils organisent dans la durée. En un sens, ils répondent aux paroles de L’hymne du MLF : ils donnent tous les moyens matériels pour relier les femmes et rompre leur isolement historique, pour sortir de l’invisibilité, et pour libérer la parole.

Le mouvement #MeToo est emblématique de cette dialectique. Le mot d’ordre qui proclame la communauté des femmes (moi aussi) est aussi celui qui accuse. Il faut le comprendre comme un programme : de plus en plus de femmes sont invitées, « elles aussi », à trouver les voies du combat féministe. Il suffit d’un moyen de communication… Car loin d’être « simplement » virtuelles, ces mobilisations nourries par l’usage des réseaux sociaux se traduisent dans de vastes manifestations et font trembler des États. On pense évidemment à la pression exercée, en Amérique latine et singulièrement en Argentine, sous la formule Ni una menos (Pas une de moins).

Elles se heurtent néanmoins, en France et dans de nombreux pays, à un véritable plafond de verre : celui du relais politique. Le décalage entre le pauvre « Grenelle » promis par Marlène Schiappa et le compte des féminicides tenu par les collectifs féministes est saisissant. Mais plus généralement, c’est le propos d’Anaïs Bourdet, dans le texte qui annonce la fin de Paye ta Schneck qui interpelle : il est temps, dit-elle, de passer à l’étape suivante. « Témoigner ne suffit plus : rien n’a changé, les hommes sont toujours aussi violents ». […]

[…]Caroline De Haas détaillait après le « Grenelle » les propositions portées par son collectif, [demandant] : des moyens conséquents pour lever les dysfonctionnements auxquels les victimes sont confrontées, pour élever le niveau des recours policiers et judiciaires à leur disposition, pour soutenir l’action associative, pour assumer un grand effort d’accompagnement, d’éducation et de formation. Évidemment, la gauche politique doit s’engager pleinement si elle entend mener de tels projets à leur terme.

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Laureen Genthon Revue « Cause commune »  n° 13 Sept/Oct. 2019. Source (Extrait)