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Oui, nous sommes furieux contre cette pratique… explications

C’est un énorme lièvre qu’a levé Europe 1, la semaine dernière (21/11/2019), pour doper sa matinale : « Exclusif : entre douceur de vivre et attachements des petits patrons, la revanche des villes moyennes ». Les villes paisibles, paraît-il, recèlent des atouts que ne possèdent pas les métropoles… Bigre, quelle révélation !

Quelques jours plus tôt, son concurrent RTL avait, lui aussi, décroché une phénoménale exclusivité (8/11/2019) : « Les accidents domestiques à l’origine de plus de 20.000 décès par an ». Un scoop qui ressort chaque année !

  • Mais où les radios vont-elles chercher ces nouvelles décisives ?

Pas sur le terrain, en tout cas, ni auprès de leurs journalistes…

Dans le cas d’Europe 1, l’enquête sur les villes moyennes a été fournie clés en main par la Fondation MMA (un satellite de la compagnie d’assurances). Au long de la journée, elle a été resservie à l’antenne de la station Lagardère, sous diverses formes et à toutes les sauces. Chaque fois, bien sûr, la marque MMA a été citée.

Même topo sur RTL : le mirobolant sujet sur les accidents domestiques avait été mitonné en collaboration avec Attitude Prévention, émanation de la Fédération française de l’assurance.

Histoire de faire mousser son partenaire, le groupe RTL-M6 a commandé à ses journalistes un reportage sur les accidents domestiques, agrémenté de l’interview d’une certaine Nathalie Irisson… secrétaire générale d’Attitude Prévention. Le tout a été décliné en vidéos sur le site Internet de RTL, où, surprise, l’internaute pouvait aussi profiter des spots de la campagne de sensibilisation signée Attitude Prévention…

  • Cette drôle de tambouille médiatique, qui passe désormais par les régies publicitaires et mélange gaiement journalisme et publicité, fait fureur depuis quelque temps.

Caché derrière une très présentable fondation ou une association, un annonceur, un groupement d’entreprises ou un lobby propose de livrer une « étude exclusive » à un média, sur un sujet « très concernant », comme ils disent : les accidents de jardin, la sécurité routière dans les virages, les problèmes de fuite dans les HLM, etc.

Le plus souvent, les prestataires sont des assureurs, capables d’amasser suffisamment de données pour pondre à la pelle les « études exclusives ».

Au média, ensuite, de tambouriner au mieux ces enquêtes, en garantissant un minimum de passages à l’antenne et de reportages censés les illustrer.

Un échange gagnant-gagnant !

Du « placement de produit » pas cher contre des enquêtes gratuites, et même (si le média y met du sien) la promesse de futurs budgets pub. Seules variables laissées un peu sur la touche: l’info et la déontologie, autant dire des broutilles…

  • Au sein de RTL et d’Europe 1, ces nouvelles manières commencent à faire tousser les confrères, sans pour autant les surprendre.

Les chefs de leurs rédactions ont été remplacés par des fils de pub.

En mai, RTL a débauché Régis Ravanas, l’ex-patron de la régie de TF1, pour diriger sa station.

A M6, la direction des programmes était confiée à l’ex-directeur adjoint du marketing, Guillaume Charles.

A Europe 1, Arnaud Lagardère choisissait une ancienne de Lagardère Publicité News, Constance Benqué, pour relancer l’antenne après le limogeage de Laurent Guimier.

Les résultats ne se sont pas fait attendre.

Dès l’été, les «partenariats éditoriaux » débarquaient en force, obligeant les journalistes à « orienter » leur travail dans le sens des études fournies par MMA et consorts.

  • Le 4 juillet 2019, démarrage en trombe avec une enquête du groupe autoroutier Sanef : « Exclusif : vitesse, téléphone au volant… Sur l’autoroute, les mauvais comportements en hausse ».
  • Le 8 juillet 2019, coup d’accélérateur sous l’égide de l’Association française des sociétés d’autoroutes (Afsa) : « Exclu Europe 1: autoroutes, les moins de 35 ans impliqués dans 30 % des accidents mortels ».
  • Le 25 juillet 2019, un incroyable secret était divulgué par MMA : « Exclu Europe 1 : 78 % des automobilistes modifient leurs habitudes de sommeil la veille du départ en vacances. »

Degré zéro bla-bla…

Récemment saisie par la société des rédacteurs d’Europe 1, la direction de cette dernière, par la voix de Bérengère Bonte, patronne adjointe de la rédaction, s’est expliquée sans complexe sur ces partenariats éditoriaux : « On a fait le choix transparent d’aider la régie à faire rentrer de l’argent, toujours dans la limite de ce qui est « éditorialement acceptable » et « intéressant » à l’antenne. »

Encore plus transparent, l’assureur MMA a, dans une lettre confidentielle (« offremedia.com », 21/11/2019), dévoilé (jargon en prime) les dessous de son marché.

  • Primo : « Le dispositif inclut un volet éditorial avec la révélation de l’étude aujourd’hui sur Europe 1 en fil rouge sur les principaux carrefours d’information de l’antenne, la diffusion à l’antenne de spots publicitaires avec introduction par des meneuses de jeu ainsi que de formats longs. »
  • Deuzio, poursuit MMA, « prise de parole en direct de la Social Room (forum Internet) d’Europe 1 relayée sur les réseaux sociaux de l’antenne et publication d’un diaporama reprenant les infographies de l’étude ; création d’un article sur « Europe 1.fr », et parution d’un article dédié à l’étude dans la newsletter quotidienne du « Journal du dimanche ». »

Si même le « JDD », autre publication du groupe Lagardère, est mis à contribution, l’« éditorialement acceptable » est garanti !


Christophe Nobili. Le Canard enchaîné. 27/11/2019


Note de l’administrateur : alors ami-e-s lectrices et lecteurs toujours convaincu que les informations données sont absolument impartiales ?

Bien sûr, cette observation ne regarde que le rédacteur de cette note. Toute similitude avec la réalité serait parfaitement fortuite… MC