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Il pourrait tout aussi bien s’appeler girouette, la marionnette élyséenne que personne ne trouverait à redire. MC Le patron de la CFDT est conciliant s’agissant de l’unification des régimes de retraite mais n’entendrait pas se faire flouer pour autant.

C’est l’histoire d’un gars qui déteste perdre.

Dessin de Kiro – le Canard enchaîné. 28/11/2019

Au ping-pong, à la pétanque, à la belote, au grand jeu du « dialogue social ». Horreur des revers, d’ailleurs ça fait très longtemps qu’il n’en a pas connu. Laurent Berger a la baraka depuis plus de vingt ans. Il milite à la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) ? Il en devient rapidement le dirigeant, à 24 ans. Il déboule dans les hautes sphères de la CFDT en 2009, alors qu’il vient de passer la quarantaine.

On l’a repéré en haut lieu quand il était responsable local à Saint-Nazaire. Il sait qu’on fera de lui le boss après Chérèque. Programmé par l’appareil, il est adoubé sans problème en 2012, réélu depuis avec des scores de dictateur coréen. La CFDT est le premier syndicat de France dans le privé et dans le public depuis décembre 2018. Le secrétaire général jouit d’une image en or : pas un politique pour balancer une petite vacherie. Berger ? Un type bien, et responsable, avec ça.

Il n’empêche, l’opinion risque d’être un peu larguée. La CFDT appelle ses troupes à bosser normalement le 5 décembre, tandis que la CFDT-Cheminots fera grève avec les camarades. Pas sûr, pourtant, que ça le gêne. Le coup du gars qui ne maîtrise plus ses troupes, c’est pas mal pour faire pression.

Le principal problème de Laurent Berger s’appelle Emmanuel Macron. « Il s’est sacrément fait rouler, avant et pendant la campagne, comme tous ces gens issus de la deuxième gauche, tous ces orphelins de Rocard. Macron faisait mine de l’écouter, parlait admirablement son langage, le rappelait toujours. Il s’est vu copilote. Après, ce fut une autre paire de manches », rigole un député LRM.

Jupiter n’avait pas du tout apprécié de voir sa loi Macron 2 réécrite dans son dos par Hollande et Berger. Mais pour qui se prennent-ils, ces nains ? Le nouveau boss est fort rancunier ; Lolo le paiera par deux ans de purgatoire.

Ex-chouchou du pouvoir

Le patron de la CFDT découvre avec stupéfaction que le Président s’assoit avec un certain plaisir sur les corps intermédiaires, lui compris, et qu’il trouve que, le social, ça coûté « un pognon de dingue ». Berger n’est-il pas le meilleur, pourtant, sur les dossiers ? Le plus courageux, le plus tenace, le plus sérieux ? Qu’on n’aille tout de même pas le confondre avec un vulgaire gueulard de SUD. Mais rien n’y fait, l’époque où il s’entretenait au téléphone avec Hollande chaque fois qu’il le désirait et exerçait une sorte de cogestion sur le social avec l’Elysée est bien révolue. Alors que d’autres se bercent encore d’illusions, il perçoit très vite la verticalité du nouveau pouvoir.

Macron à peine installé, le voilà qui cogne : « Le mythe de l’homme providentiel, qui décide tout d’en haut, est dangereux pour notre démocratie. » On le rassure, on lui fait passer des messages, mais non, voyons, en voilà une idée, le nouveau patron écoute tout le monde. Il tempête contre la réforme de l’ISF, en vain. Berger en rajoute une louche, avec une causticité qu’on ne lui connaissait guère : « Une partie de la méthode de ce président, c’est de donner le sentiment que rien n’existe à part lui. Le monde tourne autour d’Emmanuel Macron. » Peine perdue. La réforme de l’assurance-chômage, contre laquelle la CFDT est vent-de-bout, est imposé e. Il nereste plus à Berger qu’à déplorer l’« une des réformes les plus dures des vingt-cinq dernières années », à convoquer « Libé » pour cogner, une nouvelle fois.

« Il comprend les rapports de force, il sait que le syndicalisme militant est affaibli, il va réfléchir à deux fois avant de lancer ses troupes dans la rue », rappelle Frank Georgi, spécialiste de l’histoire syndicale et professeur à l’université Evry-Paris-Saclay. Pour la réforme des retraites, il réclame une clarification des positions du gouvernement, et ne l’obtient pas.

Les relations avec Edouard Philippe sont plus dégradées encore. Le compagnonnage de Berger avec Hulot, qui signe des textes avec l’ancien ministre, fait tousser l’équipe de Matignon, pas écolo pour deux sous. Son langage, parfois très « vieux monde », comme lorsqu’il réclame « un Grenelle du pouvoir de vivre », fait ouvertement rigoler les jeunes macronistes.

Pas beaucoup de copains

« Avec Pénicaud, ils sont sur deux planètes différentes, elle se comporte sans cesse comme une DRH », raconte un proche de Berger. Cette incompréhension quasi générale, il affecte de ne pas s’en soucier, garde sa rhétorique et ses valeurs. Le mythe du Grand Soir ? A d’autres. « Je préfère les petits soirs qui adviennent au Grand Soir qui n’arrive jamais », glisse-t-il avec un petit sourire. Les camarades plus à gauche gardent en réserve la vieille phrase injuste qui fait mal : « Quand le patronat rétablira l’esclavage, la CFDT négociera le poids des chaînes. » Sa réponse, c’est sa recette : « constance et travail ». A la CFDT, certains croient encore qu’il faut sauver le monde, c’est pour ça que Berger a parfois un petit air triste.


Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 28/11/2019