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À l’origine, le remède ne devait concerner que les enfants « hyperactifs », une pathologie relativement rare.

Mais depuis quelques années, aux États-Unis, tout bambin quelque peu turbulent peut se voir prescrire de la Ritaline, un médicament voisin des amphétamines […]. Après avoir inondé le marché américain, la pilule miracle se répand en France.

En ce samedi 13 avril 2019, à Paris, Mme Claire Leblon, cheffe d’équipe dans un grand hôtel en région parisienne, s’installe dans la salle d’attente d’un cabinet de pédopsychiatrie avec Niels, son fils de 11 ans. Dans quelques minutes, le garçon fera face au médecin, qui le questionnera encore sur ses résultats scolaires et son comportement.

Après quelques minutes en position assise, le garçonnet commence à gigoter, se lève, se rassoit, puis prend le smartphone de sa mère pour y faire défiler des photographies de villes, sa passion du moment — après les lampadaires, les poubelles et les camions.

Patatras : le portable tombe par terre. Mme Leblon est ulcérée ; sa voix monte d’une octave. Cette scène est pour elle une preuve supplémentaire du fait que son fils est différent, intenable, incorrigible elle a trouvé le bon mot il y a quelques années : « hyperactif ». Ses bêtises l’exaspèrent, tant à la maison qu’à l’école.

Elle a frappé à la bonne porte. Le médecin, dont on entend la voix de l’autre côté du mur, a la réputation d’être un « grand ponte dans son domaine », souffle-t-elle. Invité récurrent des radios nationales, M. Gabriel Wahl publie régulièrement des tribunes dans la presse médicale et généraliste. Il a signé quantité d’ouvrages sur ses thèmes de prédilection, au premier rang desquels l’échec scolaire, la précocité et le fameux trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH).

Son remède miracle : la Ritaline, un comprimé […] [qui] se compose de chlorhydrate de méthylphénidate, un dérivé d’amphétamines qui accroît la production de dopamine dans le cerveau. Cette molécule délivrerait les adultes comme les enfants d’une liste impressionnante d’imperfections, de la fâcheuse tendance à se cabrer devant une tâche fastidieuse au rejet pur et simple de l’autorité, en passant par l’inattention ou la déconcentration.

C’est l’un des produits-phares du laboratoire Novartis (52 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2018). Tantôt appelé smart drug (« drogue de l’intelligence »), « pilule de l’obéissance » ou kiddy coke (« cocaïne pour enfants »), ce psychostimulant est censé améliorer les performances intellectuelles du patient et fournir aux parents ainsi qu’aux enseignants des enfants malléables.

« La Ritaline ne soigne rien. C’est un suspensif, pas un curatif : elle suspend les symptômes de l’inattention, admet le docteur Wahl. On ne guérit pas du TDAH, qui est un trouble biologique transmis par les gènes (1).  » La Ritaline et ses concurrents, en premier lieu l’Adderall (laboratoire Shire), sont classés parmi les stupéfiants.

Niels fait partie des quelque 62 000 enfants de moins de 20 ans en France — principalement des garçons de 6 à 17 ans — qui ont consommé du méthylphénidate en 2016 (2). Comme la plupart de ses camarades « hyperactifs », il prend ses cachets uniquement les jours d’école. Le mode de diffusion, « à libération prolongée », a été pensé de manière à le faire tenir en place de 8 heures à 16 heures exactement. « Quand vous avez un enfant perturbateur, la classe est fichue », insiste le docteur Wahl. Grâce à sa potion magique, plus besoin de punitions ou de ruses pédagogiques pour mater les têtes brûlées. Les filles, moins prédisposées par leur éducation à avoir un comportement dérangeant, sont plus souvent diagnostiquées d’un simple TDA, le trouble du déficit de l’attention sans hyperactivité.

En France, la prescription de méthylphénidate a explosé : on en consomme trente fois plus aujourd’hui qu’en 1996, année de sa mise sur le marché. En 2017, il s’en est vendu 810 000 boîtes, quatre fois plus qu’en 2005. Et, pour certains, le marché n’est pas encore assez inondé : « Quarante mille enfants traités [en 2014], c’est insuffisant », estime par exemple Le Figaro, qui déplore que « plusieurs centaines de milliers d’enfants ne bénéficient pas du traitement qu’ils devraient avoir » (3).

[…] le site Allodocteurs.fr tire la sonnette d’alarme : « La Ritaline ne serait pas assez prescrite » (5 septembre 2017). Mme Leblon, elle, n’y va pas par quatre chemins  : « On lui donne ça pour avoir la paix, pour qu’il obéisse, pour qu’il se tienne bien en classe et qu’il ait des bonnes notes. On n’arrêtait pas de se faire convoquer ! Mais ça ne fait plus effet, et il ressent des angoisses, alors on va arrêter. »

[…]


Julien Brygo. Le Monde Diplomatique. Titre original : « la pilule de l’obéissance. ». Source (extrait très partiel)


Julien Brygo est journaliste. Coauteur, avec Olivier Cyran, de Boulots de merde ! Du cireur au trader, enquête sur l’utilité et la nuisance sociales des métiers, La Découverte Poche, Paris, 2018.


  1. Lire Gérard Pommier, « La médicalisation de l’expérience humaine », Le Monde diplomatique, mars 2018.
  2. Cf. « Méthylphénidate (Ritaline) : dernier choix dans l’hyperactivité », Prescrire, 1er août 2017.
  3. Damien Mascret, « La Ritaline, entre sous-prescription et abus », Le Figaro, Paris, 16 mai 2017.