Étiquettes

, , , ,

Tu nous tueras tous

Bétonnée, la nature rapporte gros

En 2016, la commune de Moissac-Bellevue (Var) décide de se doter d’un parc photovoltaïque « citoyen et participatif » de 35 MW, en plein parc naturel régional du Verdon. Urbasolar, spécialiste français du so­laire, remporte l’appel d’offres. Vu la taille de l’installation, 70 ha en pleine forêt, une étude d’impact est obligatoire. L’industriel désigne le bureau d’études Eco-Med pour réaliser l’inventaire de la faune et de la flore du site. Depuis 2016, tout aménageur doit en effet chercher à appliquer le principe ERC : éviter, réduire ou, en dernier recours, compenser ses impacts environnementaux.

Chauve-souris jaune

Pendant vingt-cinq jours et trois nuits, les naturalistes inventorient une vingtaine d’espèces protégées sur le site, tel le petit rhinolophe (une chauve-souris) ou la zygène cendrée (un papillon). Ils recensent aussi chênes, pins et autres fleurs, afin d’évaluer l’impact que leur destruction pourrait avoir sur ces espèces. Ils en concluent que ce projet ne va pas déranger grand monde. Pour compenser la destruction de 70 ha de forêt, ils suggèrent de protéger 10 autres hectares au sud du site pendant quarante ans… Alors que, selon la loi, l’aménageur doit « réparer » une surface au moins équivalente à celle du milieu qu’il a détruit.

Résultat : le 13 septembre, le Conseil national de la protection de la nature (CNPN), l’instance chargée d’étudier les demandes de dérogation de destruction d’espèces protégées, retoque sèchement le projet. Impacts « largement sous-évalués », notamment sur les chauves-souris, prospections effectuées dans de mauvaises conditions, etc.

Le CNPN retoque ainsi la moitié des dossiers qu’il reçoit. Et il en reçoit, en moyenne, un par jour ouvrable ! Une experte du CNPN l’avoue au « Canard » « Parfois, il m’arrive de tomber sur un bon dossier (sic). Mais, souvent, l’inventaire complet de la faune et de la flore est bâclé, et les mesures compensatoires n’en sont pas. »

Faux et usage de faune

Les aménageurs paient pourtant cher leurs experts : 500 euros la journée pour un ornithologue, 950 euros la nuit pour un chiroptérologue.

De 3.000 à 40.000 euros l’étude d’impact. Et, en prime, entre 3.000 et 64.000 euros l’hectare pour les « mesures compensatoires ». Sans compter le suivi du lieu par des écologues pendant vingt à trente ans. Selon l’Union professionnelle du génie écologique, ce business rapporte 540 millions d’euros par an.

Un joli pactole que se disputent une centaine de bureaux d’études, dont trois gros bureaux naturalistes (Biotope, Ecosphère, Eco-Med).

Sur les quelque 5.000 études d’impact menées chaque année en France, seulement 300 sont examinées par lé CNPN, à la discrétion du préfet. Les autres sont validées par les services de l’Etat. Qu’elles soient valables ou non…

En 2015, Patrice Valantin, président de l’Union professionnelle du génie écologique [si, si ça existe !], avait fait signer aux professionnels une charte de bonne pratique. L’année d’après, il a quitté son bureau d’études sur ce constat « Nos interventions ne servaient que la bonne conscience des décideurs, qui continuaient paisiblement le massacre de la vie. »

Tout de suite les grands mots !


Professeur Canardeau. Le Canard enchaîné. 20/11/2019