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La « France des revenus modestes » a souvent le visage d’une employée à temps partiel.

C’est ce qu’ont rappelé des milliers de femmes en endossant une veste fluorescente l’hiver dernier. À contre-courant des mécanismes qui les tiennent à distance des responsabilités dans les organisations politiques et syndicales, les femmes « gilets jaunes » […] y furent et y sont encore très présentes. « Il y avait presque autant de femmes que d’hommes, alors même que, d’habitude, dans les activités publiques, ce sont les hommes qui sont placés sur le devant de la scène, particulièrement en milieu rural », remarque Benoît Coquard, un sociologue qui a enquêté le 17 novembre 2018 sur des ronds-points ruraux de la région dijonnaise (1).

[…]

Si on s’en tient à l’arithmétique, il n’est guère étonnant de voir les femmes, au sein du mouvement, réclamer en nombre une hausse du pouvoir d’achat. D’après les enquêtes, encore préliminaires, qui tentent de dresser le portrait des personnes mobilisées, le gros des troupes est formé d’ouvriers et d’employés (près de 60 % pour ces deux catégories sociales confondues) (2). Or, la moitié du salariat d’exécution français a le visage d’une femme.

Bien que minoritaires, les petits chefs d’entreprise familiale « gilets jaunes » se comptent dans des proportions plus importantes, parmi les manifestants en chasuble, que dans le reste de la population. Mais ceux qu’on croise sur les lieux où sont menées les actions de protestation connaissent, ou ont connu, la peur du dépôt de bilan. Ayant rarement poursuivi leurs études au-delà du bac, la plupart des « gilets jaunes » vivent juste au-dessus du seuil de pauvreté.

C’est bien cette difficulté « à joindre les deux bouts » qui constitue le dénominateur commun du mouvement, le sentiment partagé que leurs conditions de vie se sont détériorées, les plaçant dans une situation de vulnérabilité ressentie comme injuste.

Là encore, les femmes sont placées aux premières loges de la précarité économique. À niveau de diplôme égal, l’écart des salaires moyens entre hommes et femmes varie de 30 à 45 % (3). Pour les plus pauvres d’entre elles, ce handicap peut confiner à l’exercice de survie.

Dans l’incapacité de reporter sur leur conjoint, ou sur d’autres femmes, le poids écrasant des tâches domestiques, elles acceptent des temps partiels ou quittent leur travail après la naissance du premier enfant. Alors que la maternité n’a guère d’incidence sur la fiche de paie des 5 % des salariées les mieux rémunérées, la chute de revenus s’élève à 38 % pour les 5 % de leurs consœurs les moins fortunées (4). Selon les données publiées par Eurostat, le pourcentage de travailleuses pauvres en France (c’est-à-dire dont les revenus sont inférieurs à 60 % du revenu médian) est passé de 5,6 % de la population en 2006 à 7,3 % en 2017. Les professions du nettoyage ou des services à la personne (5), par ailleurs dépourvues de tradition syndicale, sont particulièrement concernées par le phénomène (6).

Logiquement, une place subalterne sur le marché du travail se reporte sur le niveau des pensions de retraite, en moyenne de 40 % plus élevées pour les hommes. Retraitées, aides à domicile, assistantes maternelles, assistantes de vie, aides-soignantes ont ainsi fourni une part significative des effectifs de « gilets jaunes ».

Un puissant combustible

Au-delà de ces chiffres, l’histoire montre que les femmes ont souvent été aux avant-postes du combat sans cesse renouvelé pour « finir les fins de mois ». Ce qui nous renvoie à tout un imaginaire symbolisé par la marche des femmes parisiennes sur Versailles le 5 octobre 1789 pour réclamer du pain au souverain et plus généralement à l’image d’Épinal de la femme du peuple prenant la tête des émeutes de subsistance, qu’elle revête les vêtements hideux de la pétroleuse de la Commune ou se drape des oripeaux de « la liberté guidant le peuple » en 1830.

[…]

L’expérience directe et quotidienne de la précarité a été un puissant combustible. « Chacun a son histoire, toujours très compliquée », écrit Florence Aubenas au terme d’une enquête par immersion dans les premières semaines du mouvement, mais elles sont toutes fondamentalement similaires, un enchevêtrement de problèmes d’administration, de santé et de conditions de travail. En soi, chaque élément semble logique, voire acceptable, mais, mis bout à bout, ils finissent par créer une machine à écraser infernale (7). »

[…]

[…] … près d’un an après le début du mouvement, le gouvernement semble prendre conscience que la moitié des « gilets jaunes » étaient des femmes, et que, s’il désirait ne pas les revoir dans la rue, il conviendrait d’accéder à leurs revendications. Pas sûr qu’après avoir participé à un tel mouvement, ces dernières n’y aient pas pris goût.


Olivier Fillieule – Professeur de sociologie politique à l’université de Lausanne. La revue « Manière de voir ». N° 168, décembre 2019/janvier 2020. Titre original : « Femmes, « gilets jaunes » en première ligne ». Source (extrait)


  1. « Qui sont et que veulent les “gilets jaunes” ? Entretien avec Benoît Coquard », Contretemps.eu, 23 novembre 2018.
  2. « “Gilets jaunes” : une enquête pionnière sur la “révolte des revenus modestes” », Le Monde, 11 décembre 2018.
  3. Jean Gadrey, « Les coûts gigantesques des inégalités professionnelles entre les femmes et les hommes », 31 octobre 2017.
  4. Pierre Pora, Lionel Wilner, « Les trajectoires professionnelles des femmes les moins bien rémunérées sont les plus affectées par l’arrivée d’un enfant », Insee Analyses, n°48, octobre 2019.
  5. Avril (Christelle), Les Aides à domicile. Un autre monde populaire, La Dispute, Paris, 2014.
  6. Lire Pierre Souchon, « Syndicaliser les aides à domicile, un travail de fourmi », Le Monde diplomatique, septembre 2011 ; Pierre Rimbert, « La puissance insoupçonnée des travailleuses », Le Monde diplomatique, janvier 2019.
  7. Florence Aubenas, « “Gilets jaunes” : la révolte des ronds-points », Le Monde, 17 décembre 2018.