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Pour la première fois, le réalisateur marseillais Robert Guédiguian et le député-reporter picard François Ruffin, échangent sur l’état du monde et de la lutte des classes.

Dans les locaux d’Agat Films, la société coopérative de production fondée par , Robert Guédiguian en 1992 à Paris, où l’on croise l’actrice Ariane Ascaride, son épouse, la discussion est d’emblée chaleureuse. A l’aube de l’an 2020, c’est toujours un joli nom, camarade. 

  • Quel regard portez-vous sur votre travail mutuel ? 

François Ruffin — Comme beaucoup de Français, j’ai découvert Robert Guédiguian avec Marius et Jeannette, en 1997. J’avais 22 ans, le temps politique dans lequel on se trouvait était pour moi un temps de désespérance […]. C’était l’absence d’horizon. […]  Et heureusement, l’art qui allume des lumières dans ce tunnel. Je pense à deux films : « Western », de Manuel Poirier, que j’avais beaucoup apprécié à l’époque, et « Marius et Jeannette ». […]

Robert Guédiguian — Après la création de Fakir (journal fondé par François Ruffin à Amiens en 1999 – ndlr), j’ai vu l’agitation de François Ruffin. Il a une manière d’intervenir à l’Assemblée qui fait respirer, comme il dit. C’est festif, joyeux. Je pense que fête et révolution doivent être liées en permanence. […] Être militant et s’engager est une fête. C’est une rencontre avec des gens. On rit. On mange. On boit un verre. Ce sont les bals du Front populaire. François est de ce côté-là. […]

  • (à Robert Guédiguian) […] Les années 2010 vous laissent-elles le sentiment général d’une grande régression ?

Robert Guédiguian — Oui, ce sont des années de triomphe du capitalisme. Ce que je travaille dans ce film, c’est la manière dont le discours des dominants est tenu et soutenu par les dominés. C’est le comble de l’aliénation. […]

François Ruffin — Moi, je ne vois pas d’originalité des années 2010. En 1983, Lionel Jospin, qui était secrétaire du PS, avait dit : “Nous avons ouvert une parenthèse libérale”. Au fond, la parenthèse libérale n’est toujours pas fermée. Je vois une continuité dans notre histoire depuis ce moment de 1983 où la gauche a renoncé à être de gauche et à incarner une rupture. Depuis ce temps, il y a comme une résignation qui s’est installée. Mais je vais être plus optimiste. Je pense qu’on vit un moment contrasté. J’approuve ce que tu dis, […] je vois aussi trois faits sociaux qui se répondent : le référendum sur le TCE (Traité constitutionnel européen) en 2005, Nuit debout en 2016 qui touche les classes éduquées, et le mouvement des Gilets jaunes en 2018 qui touche les classes populaires des campagnes. Ce sont trois moments où les gens disent : on veut autre chose que la concurrence, la mondialisation, la croissance. Et je suis convaincu que sous la chape de plomb de l’idéologie dominante, il y a, comme un volcan, ce désir d’autre chose.

  • Mais comment trouver le moyen de faire entrer le volcan en éruption ?

François Ruffin —  […] sur le plan politique, je suis moins désespéré que dans les années 90. Les années 90, c’est quoi ? C’est Francis Fukuyama qui annonce la fin de l’histoire, c’est Alain Madelin qui fait le traité de Maastricht pour rendre impossible toute expérience socialiste – et en vérité toute expérience politique –, et ça se termine sur le TCE, qui devait graver dans le marbre le libéralisme. Aujourd’hui cette séquence est finie. Pour le meilleur et pour le pire. C’est la fin de la fin de l’histoire. On n’est plus sur une situation statique et figée.

Robert Guédiguian — Effectivement, il y a une faillite du capitalisme, mais simultanément il y a une contamination de tous les travailleurs par les non-valeurs et les mots que tu as utilisés : concurrence, mondialisation, croissance. Beaucoup de gens imaginent qu’on ne peut pas augmenter le Smic car on ne serait plus compétitifs, on perdrait des parts de marché, et donc du travail. Ce discours, en raison de l’absence d’organisations capables de véhiculer une contre-culture, contamine tout. Il est entré dans les mœurs. Parfois, quand je vais au café, j’ai l’impression que les gens parlent la langue de Schumpeter, de Hayek, de Friedman. C’est là que je trouve qu’il y a une forme d’acceptation. Mais il y a aussi des révoltes soudaines, qui partent souvent d’une étincelle liée à l’alimentation ou à une diminution violente du pouvoir d’achat. […]  Aujourd’hui, on ne peut pas écrire un Manifeste du Parti communiste comme en 1848. La vision d’un autre monde existe, mais n’est synthétisée nulle part, ni chez un individu, ni dans un parti. Elle est diffuse, fragmentée, ne s’offre pas au peuple pour qu’il s’en empare.

  • La décennie a été marquée par la poursuite de la désindustrialisation, la précarisation et l’individualisation du monde du travail. Faut-il regretter l’époque où cette contre-société existait à travers les organisations du mouvement ouvrier ?

Robert Guédiguian — Le capitalisme a gagné en liquidant les organisations existantes. Dans l’individualisation de toutes les révoltes, il y a autant de passions que d’individus, et pas d’idées. Je crois que le manque d’organisation participe du danger. Je ne vois pas comment on peut résister et éventuellement changer le monde sans quelque chose de l’ordre de la continuité d’une action, de la délégation. C’est une des choses qui m’inquiète beaucoup, ce rejet complet de toutes les formes connues ou inconnues à ce jour de délégation.

François Ruffin — Je ne peux pas vivre dans la nostalgie d’un monde ancien qui n’a jamais été le mien, et dont les travers  […] ont été patents. […]. Je pense aussi qu’il faut une part de démocratie représentative, mais aujourd’hui les représentants ne représentent plus. On a une assemblée législative qui ne fait pas la loi. La loi, c’est l’Élysée : des techniciens dans les ministères la fabriquent, et le Parlement est une chambre d’enregistrement. Face à ça, le RIC (Référendum d’initiative citoyenne) souhaité par les Gilets jaunes est une piste qui n’est pas déconnante. Mais en face, ils sont organisés. […]

  • Le problème, c’est qu’il n’y a plus vraiment de sens du collectif. Les gens râlent, mais ne sont pas prêts à créer un mouvement ensemble…

Robert Guédiguian — Quand je parle d’organisation, je parle de ça. J’ai été membre du Parti communiste français de 1968 à 1977, de 14 à 27 ans grosso modo. Je n’ai plus jamais été dans aucun parti ensuite. Je n’ai pas de nostalgie, si ce n’est que tout le monde est nostalgique de son passé, c’est consubstantiel à la nature humaine. Mais dans l’idée d’organisation, il y a des “moments communistes” qui sont liés au rêve communiste que j’ai eu, qui m’a agité pendant longtemps. Un “moment communiste”, c’est un moment où l’individu se réalise à l’intérieur d’un collectif. J’ai soutenu Nuit debout, j’ai soutenu les Gilets jaunes. Le film est aussi pour moi une entreprise collective. Dans la troupe avec laquelle je travaille depuis des années, personne n’est dans la performance pour soi. Ils ont un objectif commun. C’est une parabole de mon rêve communiste. 

  • (à François Ruffin) Ton livre soutient l’idée d’un Front populaire écologique. […]

François Ruffin — C’est d’abord de l’angoisse. Mais il faut transformer l’angoisse en espérance. Pour moi, s’il n’y a pas de nouvel imaginaire, c’est cuit. […] Aujourd’hui, on n’a même plus le sentiment d’avoir un outil d’intervention au niveau local ! L’avantage de la crise écologique, c’est qu’elle rend de nouveau audible des choses qui n’étaient plus dicibles. L’homme ne peut pas être un consommateur de téléphone 5G. Ce n’est pas ça, le sens de l’existence. Il ne faut pas rater les moments communistes que nous propose notre époque. […]

  • Le cinéma social des années 2010 a-t-il été à la hauteur ? 

François Ruffin — J’ai quand même l’impression que l’univers social, dans sa diversité, est en train de ressurgir. 

Robert Guédiguian — C’est ce que j’ai coutume d’appeler la “Ve Internationale” (rires). […]

François Ruffin — Dans le temps politique qu’on vit, on a compris que ça n’allait pas bien pour les classes populaires. Et c’est déjà bien. […]

Robert Guédiguian — Le combat écologique a au moins le mérite de rassembler les gens sur un principe. Mais quand Macron dit qu’il a parlé aux industriels textiles internationaux pour qu’ils fassent un effort pour réduire leur nuisance écologique, j’ai le sentiment qu’il essaie de m’abuser. On ne peut pas demander aux entreprises multinationales de réduire les inégalités et les effets néfastes de leur comportement pour l’écologie. Je pense que l’art, le cinéma, peuvent restaurer ce monde ouvrier oublié, pour mettre en lumière d’autres possibilités que celles du monde dans lequel nous vivons. […]

  • (à François Ruffin) Ce nouvel imaginaire repose aussi sur des mots dont tu dis qu’ils sont morts à notre époque.

François Ruffin — En gros, je cible un triptyque : croissance, concurrence, mondialisation. […] J’appelle ça des “mots cadavres”. Même les dominants hésitent à les prononcer. La rupture entre croissance et bien-être est consommée. A partir des années 70, le PIB continue de croître, mais le sentiment, certes subjectif, de bonheur, n’augmente plus dans les pays développés. Il faut chercher un nouveau chemin. On a eu le progrès technique qu’on a cru être la panacée, mais c’est par le progrès humain que les choses iront mieux. La dégradation des liens entre les gens, c’est ça le vrai problème. Je reviens encore à Marius et Jeannette, parce que c’est un conte qui donne de l’espoir et qui fait rêver. On a envie d’être à l’Estaque avec eux. Ce n’est pas un gadget technologique ! On a envie d’être leur ami ! […] « C’est par le progrès humain que les choses iront mieux »

[…]


Mathieu Dejean, Jean-Baptiste Morain. Les Inrocks. Titre original : «Rencontre entre Ruffin et Guédiguian : “Transformer l’angoisse en espérance” ». Source (extrait)