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Si nous publiions cet article c’est parce que les médias habituels n’ont pas fait grand cas de cet événement. Nous ne savons pas pour autant ayant trop peu d’éléments comparatifs si la synthèse qu’en a faite l’équipe de Charlie hebdo, invité par la municipalité de Strasbourg ce 12 novembre 2019 correspond à une analyse impartiale. Toutefois elle a le mérite d’exister. MC

On avalait le bitume, brûlant les feux en toute impunité, slalomant dans le trafic paralysé à notre tonitruante approche. Répartis dans trois minivans escortés de bagnoles et motos de police, comme dans un nuage de moustiques, on filait à vive allure, pleins de notre importance, à travers les rues de Strasbourg. Les sirènes hurlaient tels des augures en Kawasaki, annonçant notre royale présence aux citoyens perplexes qui promenaient des chiens abasourdis.

À l’hôtel de ville, l’accueil a été fastueux. D’abord, le déjeuner. Les notables de la ville, élégance et distinction, ont un peu pâli à la vue de la pitoyable mêlée secouée de tics des barbouilleurs et plumitifs de Charlie Hebdo s’empiffrant (qui n’a jamais vu Juin bavouiller dans ses rutabagas ne connaît pas le vrai sens du mot « nausée »).

Surmontant leur malaise, ils nous ont emmenés à l’Opéra de Strasbourg, ravissante bonbonnière vertigineuse d’alsaciannitude. Gérard Biard, Antonio Fischetti et Son Altesse Royale Riss sont montés sur scène, tandis que les dessinateurs étaient prudemment parqués dans un coin, derrière le rideau, pour crayonner leurs bêtises projetées en direct sur grand écran pendant les échanges (les ayant vus manger, les organisateurs avaient pris la sage décision d’épargner leur vue au public).

Les premières questions étaient prévisibles, peu prometteuses. « Vous êtes devenus célébrissimes il y a quatre ans, mais combien d’abonnés avez-vous aujourd’hui ? Vos frais de sécurité s’élèvent à 1,5 million par an, combien devez-vous vendre d’exemplaires pour les couvrir? Payez-vous les dessinateurs en sandwichs périmés retrouvés au fond du frigo ?» On connaît ces questions par coeur quand on travaille à Charlie, des questions mi-rancunières, mi-pour-qui-vous-prenez-vous.100 % journalistiques.

« La satire, la caricature, ça n’a jamais été fait pour faire plaisir à ceux qu’elles épinglent, c’est fait pour mettre en lumière des choses qui ne seraient pas mises en lumière autrement. »

Gérard Biard

Je hais les dessinateurs, mais il faut bien avouer que les dessins projetés ont rapidement réchauffé l’ambiance. Avec son humour à l’ancienne, Coco obtenait un max de rires – prou­vant ainsi que tous les troubles de la personnalité et handicaps sociaux du monde ne peuvent rien contre le vrai talent comique.

J’avais caressé l’espoir que deux heures de tables rondes sur la liberté d’expression, la censure et l’indicible offriraient enfin à Charlie l’occasion de mettre le mot, écrit ou oral, en valeur. Tu parles ! Il s’est produit le contraire. Les dessinateurs ont continué à monopoliser l’attention et les rires. Et même moi, j’ai commencé à comprendre la relation particulière qui unit les Français à la culture du dessin satirique et politique.

Parce que s’il existe quelque chose de plus barbant que d’écouter des Français pérorer sur la liberté d’expression, moi, je ne connais pas. Le dessin français se nourrit de cet ennui intrinsèque à la plénitude pompeuse de l’Abstraction française (votre langue est faite pour la philosophie et la plus douloureuse géométrie). Ce n’est pas du racisme de ma part. Même aux Français, ce genre de bazar file la migraine. Mais quand on frôle l’overdose cartésienne, le dessin glisse dans l’équation sa cargaison de culs et de nichons. Et hop !

Voilà ce que j’ai remarqué. Notre public, nombreux, parlant naturellement couramment français, parlait encore plus couramment cartoon. Accueillant chaque nouveau croquis de gloussements et de soupirs d’aise. Mais c’était plus profond que ça. Il y avait comme une reconnaissance. On respirait plus librement (je n’avais encore jamais remarqué que, si l’on est assez nombreux, la simple reconnaissance produit son propre son). Le dessin, c’est la langue française avec les cheveux lâchés, la politique fumant un pétard, la culture affalée sur le canapé, piochant dans le paquet de chips.

« Charlie s’affronte à la seule question qui vaille, celle de la subversion : est-ce qu’on arrive à désactiver la société en soi? »

Yannick Haenel

Abruti d’ennui et prêt à tout pour glaner une clope, je me suis éclipsé, franchissant plusieurs rangs de gentils agents de sécurité qui encerclaient le bâtiment. Strasbourg était généreusement saupoudrée de verdure et de beaux arbres en pleine santé (rien à voir avec les machins sales et effeuillés qui prétendent au statut de végétal à Paris). Devant chaque boutique de vêtements pour dame, de bougies ou de coussins, une table et des chaises étaient joliment disposées (souvent avec un petit pot de fleurs), accueillant une bonne centaine de Strasbourgeois désœuvrés mais confortablement installés, qui prenaient le froid soleil.

Il y avait aussi pas mal de jeunes Arabes, tout en muscles et coupes de tueur à gages. Ils n’avaient guère l’air émus par la présence de Charlie à quelques centaines de mètres. Je me suis demandé s’ils étaient au courant. Alors, sortant mon plus bel accent anglo-saxon, je me suis approché en leur disant que j’écrivais un papier pour le New York Times, et savaient-ils que toute l’équipe de Charlie Hebdo faisait sa première apparition publique au coin de la rue ? Dire que ça leur en a touché une sans faire bouger l’autre est un grossier euphémisme. J’ai perçu chez eux comme un je-m’en-foutisme soviétique. «Et alors?» ont-ils répondu. « Y craint, ton accent », ont-ils ajouté.

Drôle et édifiant. Recroquevillé dans le piège d’acier de la sécurité qui entoure Charlie, on peut perdre de vue le contexte essentiel et libérateur du dehors, de ces gens qui se baladent par milliers quelques mètres plus loin, dans la plus totale indifférence à Charlie Hebdo. C’est étrangement sain et porteur de vie.

« Pouvez-vous citer un seul pays dont la population souffre d’un excès de liberté d’expression ? »

Inna Shevchenko


La rencontre s’est bien terminée. Quelques discours inspirés, une poignée de citations de Pascal, et puis l’équipe tout entière s’est entassée sur scène comme un troupeau de moutons crados pour recevoir une magnifique ovation de la part d’une assistance ravie et indulgente. Riss, en Paddington ronchon, Biard louchant furtivement vers la sortie et Fischetti tentant d’obtenir quelques 06.

Et puis, retour sous la coupe des policiers en armes, qui nous ont mis au train. […]


Charlie hebdo. Édition du 13/11/2019