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Le fascisme se présente lui-même comme un mouvement « révolutionnaire ». Faut-il le prendre au mot ?

Faut-il au contraire considérer qu’il ne fait que servir les intérêts des classes dirigeantes ? C’est à cette question que se confronte Gramsci, alors dirigeant du Parti communiste d’Italie, peu de temps après l’arrivée de Mussolini au pouvoir.

Le fascisme, en tant que mouvement de réaction armée ayant pour but la désagrégation et la désorganisation de la classe laborieuse pour la neutraliser, s’inscrit dans la politique traditionnelle des classes dirigeantes italiennes et dans la lutte du capitalisme contre la classe ouvrière. Il est favorisé donc, dans ses origines, dans son organisation et dans son développement, par l’appui de tous les vieux groupes dirigeants sans distinction ; et, plus particulièrement, par celui des propriétaires fonciers qui se sentent plus fortement menacés par la pression des masses rurales.

Mais, socialement, le fascisme trouve sa base dans la petite bourgeoisie urbaine et dans une nouvelle bourgeoisie agricole, apparue avec la transformation de la propriété foncière dans certaines régions (phénomène de capitalisme agraire en Émilie ; formation d’une couche intermédiaire d’origine rurale ; « prêts fonciers » ; nouvelle répartition des terres). Ce fait, plus celui d’avoir trouvé une unité idéologique et organisationnelle dans les formations militaires où revivent les traditions guerrières (« arditisme (1) ») et qui sont utilisées dans la guérilla contre les travailleurs, permettent au fascisme de concevoir et de mettre en œuvre un plan de conquête de l’État s’opposant aux vieilles couches dirigeantes. Il est absurde de parler de révolution.

Mais les nouvelles couches se rassemblant autour du fascisme tirent de leur origine une homogénéité et une mentalité commune de « capitalisme naissant ». C’est ce qui explique pourquoi leur lutte contre les hommes politiques du passé est possible, et pourquoi elles peuvent la justifier en se référant à une construction idéologique qui contredit les théories traditionnelles de l’État et de ses rapports avec les citoyens. En substance, le fascisme ne modifie le programme conservateur et réactionnaire, qui a toujours dominé la politique italienne, que dans la stricte mesure où il conçoit différemment le processus d’unification des forces réactionnaires.

À la tactique des accords et des compromis, il substitue le projet de réalisation d’une unité organique de toutes les forces de la bourgeoisie dans un seul organisme politique, contrôlé par une centrale unique, qui devrait diriger simultanément le parti, le gouvernement et l’État. Ce projet répond à une volonté de résistance totale à toute attaque révolutionnaire. Ce qui permet au fascisme de recueillir l’adhésion de la partie la plus décidément réactionnaire de la bourgeoisie industrielle et des propriétaires fonciers.

Antonio Gramsci et Palmiro Togliatti, « La situation italienne et les tâches du PCI » (1926), in Antonio Gramsci, Textes, Éditions sociales, 1983, p. 72 sqq. Traduction de Jean Bramant, Gilbert Moget, Armand Monjo, François Ricci et André Tosel


Appréhender un phénomène nouveau.

L’arrivée au pouvoir de Benito Mussolini après la marche sur Rome d’octobre 1922 bouscule les repères politiques. Appuyé sur une rhétorique nationaliste révolutionnaire et sur une forme de mobilisation populaire, le fascisme prétend vouloir rompre avec l’ordre ancien. Pourtant, au cours du biennio rosso – les deux années « rouges » de 1919 et 1920 marquées par les grèves ouvrières et les occupations d’usines – les faisceaux de combat dirigés par Mussolini, noyau du futur Parti national fasciste fondé en 1921, s’en prennent violemment aux militants socialistes et aux syndicalistes, qui constituent leur cible principale. Une partie importante de la bourgeoisie et des propriétaires fonciers en vient alors à considérer les fascistes comme des alliés sur lesquels s’appuyer pour conjurer le spectre d’une révolution communiste italienne qui marcherait dans les pas des bolcheviks russes.

Après la marche sur Rome, c’est le roi Victor-Emmanuel III lui-même qui demande à Mussolini de former un gouvernement.

Si la question de la nature du fascisme mérite qu’on s’y attarde, c’est donc d’abord parce qu’au milieu des années 1920, il constitue un phénomène historique nouveau. On a certes pu observer au cours du XIXe siècle des mouvements politiques comme le bonapartisme ou encore le boulangisme (2) qui partageaient des caractéristiques communes avec le fascisme. Mais ce dernier demeure étroitement lié au contexte nouveau auquel la Première Guerre mondiale et la révolution bolchevique ont donné naissance.

Un mouvement au service des classes dirigeantes

Précisément parce que sa victoire est le fruit de la peur des possédants face à la perspective d’une révolution communiste, le fascisme s’inscrit dans la continuité de la lutte menée par le capital contre la classe ouvrière. Les propositions sociales portées par les faisceaux de combat lors de leur création ont pu tromper de nombreux travailleurs : dans le programme fasciste de Piazza San Sepolcro de 1919, les revendications en faveur des salaires côtoyaient les mesures nationalistes. Mussolini est lui-même un transfuge issu du Parti socialiste italien. La tâche des communistes doit donc d’abord être de montrer que le fascisme est l’ennemi juré du prolétariat.

Ainsi, Gramsci et Togliatti cherchent à démystifier la politique économique du fascisme, dont ils diront qu’elle est en réalité « l’instrument d’une oligarchie industrielle et agraire visant à concentrer entre les mains du capital le contrôle de toutes les richesses du pays ». De ce point de vue, les travailleurs ne sont pas les seuls à être dupés : c’est aussi le cas de la petite bourgeoisie, qui pensait trouver dans le fascisme sa planche de salut à la fois contre la crise économique et contre la menace communiste. Le fascisme ne peut donc pas être considéré comme un mouvement révolutionnaire, il est plus juste de le définir comme « conservateur et réactionnaire ».

La lutte contre les hommes du passé

Pour autant, il serait faux de croire que l’arrivée de Mussolini au pouvoir n’a rien changé et d’insister simplement sur la continuité qui existe entre le fascisme et la domination exercée par la bourgeoisie industrielle et les propriétaires fonciers sur le prolétariat depuis le milieu du XIXe siècle. Pendant la première moitié des années 1920, certains dirigeants du Parti communiste d’Italie comme Amadeo Bordiga prétendent qu’il n’y a pas de différence notable entre la démocratie bourgeoise et le fascisme et qu’il faut les renvoyer dos à dos. Gramsci et Togliatti entendent rompre avec cette position sectaire désastreuse, qui apparaît chaque jour plus intenable à mesure que l’Italie s’enfonce dans la dictature. L’assassinat du député socialiste Giacomo Matteotti par les fascistes en 1924, dont Mussolini assumera personnellement la responsabilité politique, montre que le pouvoir est prêt à recourir à l’élimination physique de ses opposants. Dans les années qui suivent sont promulguées les « lois fascistissimes » qui instaurent le parti unique, interdisent le droit de réunion et le droit de grève, censurent la presse…

Si les fascistes ont bien pour objectif d’accentuer la domination du capital, les méthodes employées sont nouvelles et beaucoup plus violentes que celles des « hommes du passé », des « vieilles couches dirigeantes ». Cette violence s’explique notamment par le fait que le fascisme prend appui sur l’expérience de la Première Guerre mondiale et recrute nombre de ses militants dans les rangs des associations d’anciens combattants. Les méthodes militaires sont ainsi utilisées « dans la guérilla contre les travailleurs ».

Enfin, le fascisme apparaît comme un tournant dans la stratégie des classes dirigeantes, effrayées par la perspective d’une révolution communiste. Le système politique traditionnel avec lequel le fascisme va rompre était fondé sur le compromis entre les différentes fractions de la classe dominante. C’est pour cette raison qu’il revêtait la forme du pluralisme.

Le fascisme, au contraire, entend réaliser « l’unité organique de toutes les forces de la bourgeoisie dans un seul organisme politique, contrôlé par une centrale unique, qui devrait diriger simultanément le parti, le gouvernement et l’État ». Mais cet objectif, que Gramsci qualifiera également de « totalitaire » dans les Cahiers de prison, ne peut jamais être véritablement atteint par le fascisme, qui n’est pas en mesure de résorber les contradictions qui minent la société italienne. L’assise sociale du fascisme est donc susceptible de se fissurer si les « forces motrices de la révolution italienne » que représentent les ouvriers et les paysans prennent l’initiative de construire une nouvelle alliance de classes.


1. Corps spécial de l’armée italienne créé pendant la Première Guerre mondiale, les arditi furent nombreux à rejoindre les rangs du Parti national fasciste dans les années 1920. Par extension, l’arditisme désigne une forme de fascination pour l’aventure et la violence.

2. Nous renvoyons à ce sujet à l’analyse de « l’aventure Boulanger » développée dans Cause commune n°7, p. 91-92.


Les « thèses de Lyon »

En janvier 1926 se tient clandestinement à Lyon le IIIe congrès du Parti communiste d’Italie. Ce congrès marque la rupture avec la stratégie sectaire qui avait été celle d’un de ses principaux dirigeants : Amadeo Bordiga. Le congrès de Lyon marque la victoire de la ligne politique défendue par Antonio Gramsci et Palmiro Togliatti, celle du « front unique » de lutte contre le fascisme. Quelques mois plus tard, le 8 novembre 1926, Gramsci est arrêté et emprisonné.


Florian Gulli et Jean Quétier Revue « cause Commune » N°12.  Source