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Les gendarmes de l’atome ont comme un doute…

Et si la quasi-totalité des vieux réacteurs nucléaires français de 900 MW (35 % de la production hexagonale d’électricité) étaient déclarés bons pour la casse dans les mois à venir ?

Cette hypothèse catastrophe (pour EDF) fait partie des scénarios étudiés aujourd’hui par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Leurs experts doivent se prononcer rapidement sur la prolongation de la vie de ces centrales qui affichent déjà une quarantaine d’années au compteur.

Le 2 octobre 2019, dans un avis (approuvé par un deuxième collège de scientifiques), l’IRSN a exprimé ses doutes sur la capacité des cuves des réacteurs à tenir dix ans de plus. Précision capitale : il s’agit d’équipements « non remplaçables ». Si les cuves (creusets de la fusion nucléaire) deviennent trop fragiles, il faudra arrêter et démanteler les réacteurs concernés. Pannes de jus et grosses dépenses au programme !

Soudure à cuire

Le dossier technique présenté par l’électricien n’a pas tout à fait convaincu les experts. Ils estiment, au contraire, que les éléments dont ils disposent sont « susceptibles de mettre en cause » les affirmations d’EDF sur l’« absence de risque de rupture brutale des cuves » (un accident gravissime et prometteur en pollution radioactive…). L’IRSN réclame des études et des garanties plus convaincantes pour donner un éventuel feu vert.

Le problème de vieillissement des cuves est un casse-tête pour les spécialistes. A la longue, le rayonnement finit par fragiliser les parois et les soudures, qui peuvent céder après un choc thermique déclenché par l’injection, en situation d’urgence, de grandes quantités d’eau froide dans le coeur du réacteur. Pour tenter de convaincre les gendarmes du nucléaire, EDF va analyser plus finement l’acier de ses cuves. Avec l’espoir (on peut toujours rêver) de découvrir que leur solidité a été jusqu’à présent sous-estimée.

Réaction à chaud

Parmi les solutions envisagées : augmenter d’une quinzaine de degrés la température de l’eau de refroidissement d’urgence, histoire de diminuer la violence du choc thermique. Ce système fonctionne déjà sur trois réacteurs dont les cuves présentaient d’autres signes de faiblesse. « Mais nous n’avons, pour le moment, aucune certitude que cette astuce sera suffisante pour toutes les installations », nuance un expert de l’IRSN.

Dans ce contexte, le programme de construction de six réacteurs de type EPR, présenté le 25 juillet au conseil d’administration d’EDF (« Le Monde », 9/11), devient crucial.

Leur facture s’annonce atomique : entre 7,5 et 7,8 milliards d’€ par réacteur, environ 46 milliards d’€ sur une vingtaine d’années. Et à condition que les devis ne dérivent pas davantage : à l’origine, l’EPR de Flamanville était évalué à 3,3 milliards. En chantier depuis douze ans, il a déjà vu son coût initial multiplié par près de quatre (à 12,4 milliards d’€ !)

Dans le rapport que lui a commandé le gouvernement et qu’il a remis à Bruno Le Maire le 28 octobre 2019, l’ex-patron de PSA Jean-Martin Folz ne voit guère d’économies possibles.

Il rejette un projet d’EPR à bas coût avec, notamment, une seule enceinte de protection au lieu de deux. Il vante, au contraire, la « pertinence du concept et du design de l’EPR », et insiste sur le danger « de modifications trop importantes [qui] ne pourraient qu’aboutir à la perte de l’expérience si chèrement acquise ».

« Chèrement » ? C’est le moins que l’on puisse dire…


Odile Benyahia-Kouider et Hervé Liffran. Le Canard enchaîné. 13/11/2019


Dessin d’Aurel – Le Canard enchaîné. 13/11/2019