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Carlos Tavares a récemment reçu des journalistes dans son beau bureau ensoleillé et a lâché avec un grand sourire : « De quoi je me plaindrais ? »

Ben oui, en voilà une drôle d’idée, de se plaindre. Carlos ne fait jamais ça. Il faut dire qu’avec cette histoire d’union entre PSA et Fiat Chrysler il va se retrouver, à 61 ans, à la tête d’un énorme ensemble se déployant sur plusieurs continents. Arrivé du Portugal à 18 ans, ce centralien qui a fait toute sa carrière chez Renault avant de rejoindre PSA va avoir tous les pouvoirs et un salaire encore revu à la hausse.

C’est bien normal pour un gars qui se définit comme « un psychopathe de la performance ». Parfois, il remplace le mot « psychopathe » par « malade », mais il faut reconnaître que la formule fait alors moins d’effet. En 2015, c’est au nom de ses « performances » qu’il avait déjà quasiment doublé son salaire, provoquant la colère des représentants de l’Etat au conseil d’administration de Peugeot, et, l’année dernière, il a empoché, sans bruit, 7,6 millions d’euros. Il est vrai que les ouvriers ont eu une prime de 3 700 euros chacun.

Le problème, c’est tous ces gens qui pleurnichent. Même la presse économique le concède : Tavares se livre à « une quasi-persécution » de ses équipes. Il appelle ça « être darwinien ». Et c’est fou le nombre de salariés qui ne sont pas encore suffisamment darwiniens. « Il est très fort pour mettre ses collaborateurs en surrégime, en permanence », ironise un ancien dirigeant automobile. Le directeur de la recherche, lassé de la violence managériale ambiante et des coûts perpétuellement rognés, a claqué la porte. D’autres y sont fortement incités puisque les avantages du plan de départ volontaire sont affichés sur les murs de l’entreprise.

Une ancienne collaboratrice se souvient d’un entretien avec lui : « Il n’avait à la bouche que des mots guerriers, il parlait des gens comme de soldats, il a dit je ne sais combien de fois le mot « obéissance ». »

Près de 14.000 personnes ont quitté l’entreprise entre 2015 et 2018. Tavares est l’auteur de la meilleure phrase théorisant l’insécurisation permanente de ses équipes : « Le plus bel objectif c’est celui qu’on n’a pas encore atteint. » Dans les locaux du nouveau siège, à Rueil-Malmaison, tout est nickel. Plus de papiers qui traînent sur les bureaux, plus de bouteilles d’eau à moitié entamées.

Le salarié doit être « opérationnel » et rapide : « Straight to the point », dit froidement Carlos à celui qui dépasse son temps de parole. Les plans de redressement « stratégiques » de Peugeot ? « .yack to the race » et « push to pass ». Pas trop de place pour la poilade.

Carlos donne l’exemple. Attention, c’est parti pour le « storytelling » : Carlos ne boit que de l’eau, servie « dans des gobelets en plastique », déjeune d’une salade « en moins de vingt minutes », voyage en TGV deuxième classe ou sur EasyJet. Il porte toujours sa vieille montre Tissot et ses chemises Yves Dorsey à « euros », a gardé la même maison près de Rambouillet, la même femme, qui l’aide à « conserver les pieds sur terre », et, le week-end, il reçoit en « veste Decathlon ». La déco de sa maison est « à son image : tout sauf bling-bling ».

Quand il ne fait pas de courses automobiles, il bricole et s’occupe du jardin, puis « il transporte lui-même les branches tombées à la déchetterie ». Le soir, une demi-heure de lecture, jamais plus. Par exemple, un livre sur le comportement managérial en cas de crise. Exemplaire quant à sa vie quotidienne, Carlos est aussi un patron dévoré par la peur de l’injustice. Il pense « tous les soirs » àses erreurs de la journée et s’est adjoint l’aide d’un coach pour « travailler sur l’émotion que peuvent susciter [s]es décisions sur l’interlocuteur ». C’est vrai que certains ne s’en sont pas remis.

Normal qu’un profil pareil ait trouvé des adeptes. Il a reçu le Prix du stratège 2018 et le grand prix des BFM Awards 2019. La famille Peugeot l’adore, il faut dire qu’il a rudement bien fait grimper ses dividendes.

Dans les écoles de commerce, on se pâme sur son parcours. On se répète ses phrases. « Les populations ne veulent plus de dirigeants mous et démagogiques, mais inspirants » : Carlos a de sacrées « bolas », ça c’est un bonhomme. Y a qu’à voir comment il s’est fait virer de Renault après avoir annoncé, lors d’une interview à Bloomberg, qu’il était prêt à prendre la tête d’un concurrent. Ghosn avait tout simplement oublié de lui faire signer une clause de non-concurrence.

Carlos, qui a beaucoup réfléchi et progressé grâce à son coach, sait que, pour lui aussi, le temps passe. « Je n’ai pas l’intention de m’accrocher au pouvoir, je prépare déjà ma succession. »

Au siège de PSA, c’est bien la première fois qu’il les a fait rire.


Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 13/11/2019