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Qui entend semer la zizanie ?

« Liberté », journal d’Alger, se  moque des débats parisiens. « Au moment où ici, au Maghreb, les femmes mènent une lutte acharnée afin de se libérer du machisme sexiste religieux et de l’asservissement symbolisé, entre autres, par le port du voile imposé, de l’autre côté, les femmes européennes d’origine musulmane, victimes ou poussées par une idéologie islamiste masculine, reviennent au port du voile ! » écrit, le 26 octobre, son chroniqueur Amin Zaoui.

« Liberté » s’y connaît en islamophobie, son dessinateur vedette, le Kabyle Ali Dilem, est sous la menace des islamistes depuis vingt-cinq ans.

« L’islamophobie, ajoute le quotidien algérois, est aujourd’hui détournée de son sens original. Elle est utilisée par les islamistes européens, incarnant le rôle de la victime, comme un pare-chocs afin de faire face à toute critique condamnant l’islam communautaire. »

Manifester contre l’islamophobie à Paris sert-il les islamistes ?

Le débat enrage de ce côté de la Méditerranée. Valérie Boyer, députée LR, le prétend avec beaucoup d’autres élus de gauche ou de droite qui ont boudé la manif du 10 novembre. Elle en veut pour preuve une vieille antienne : Khomeiny aurait inventé le terme pour lutter contre les mécréants de tout poil. Elle se trompe, le mot a été inventé par des anthropologues français au début du XXe siècle, en même temps que les mots « racisme » et « xénophobie ». Les mollahs n’ont fait que le reprendre pour leur propagande.

Mais avec quel succès ! Le terme divise depuis plus de vingt ans les petites chapelles de la gauche. Qu’avec ce mot valise les islamistes dissimulent derrière la légitime lutte contre le racisme anti­musulmans leurs pratiques asservissantes, personne n’en doute. « Oui à la critique de la religion — Non à la haine du croyant », tentait de répondre une pancarte, le 10 novembre, dans les rues de Paris, portée par beaucoup de manifestants de bonne foi. Mais, pour ajouter à la confusion ou saborder leur cause, des petits malins avaient cru judicieux de se coller une étoile jaune à cinq branches sur la poitrine. Les musulmans vivent-ils aujourd’hui comme les Juifs dans la France de Pétain ? Heureusement, non.

Mais, qu’ils soient victimes d’actes racistes, c’est une certitude. Comme, d’ailleurs, tous les Français non croyants d’origine arabe, enfants ou pe­tits-enfants d’immigrés, otages au quo­tidien d’un climat de plus en plus pourri. Au point qu’une attaque contre une mosquée à Bayonne a du mal à être qualifiée d’attentat. Ce racisme ancien dont se nourrit l’extrême droite depuis un demi-siècle, terrible nouveauté, les chaînes d’info le banalisent quand elles font d’un propagandiste de la haine raciale, plusieurs fois condamné par la justice française, un animateur vedette.

Ces dérives méritaient bien une manif, non pas contre l’islamophobie, mais contre le racisme anti-musulmans et surtout anti-Arabes. Et il en faudra d’autres, républicaines, pour imposer la tolérance. Là-dessus aussi, il ne faut pas se voiler la face.


Article signé des initiales J.-M. Th. – Le Canard enchaîné. 13/11/2019