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Geoffroy Roux de Bézieux, le patron du Medef, est un incompris. On le croit de droite, près de ses sous et pollueur. Tout à l’inverse, c’est un utopiste, qui veut « l’égalité réelle des chances» (1).

Car Geoffroy ne lit pas que les bilans des entreprises du CAC 40. Il lit aussi les rapports de l’OCDE, et il y en a de très bons. Ainsi de celui-ci selon lequel il faudrait, dans notre pays, pas moins de cent quatre-vingts ans afin qu’un descendant de famille pauvre atteigne le revenu moyen. Presque deux siècles pour avoir assez pour faire ses courses à Carrefour ! Comme le dit Geoffroy, si cela est le cas, s’impose alors le sentiment que «tout est joué d’avance ».

Précisément, selon l’OCDE, il faudrait six générations pour que les arrière-arrière-arrière-petits-enfants de Fatima, femme de ménage à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, deviennent instituteurs, commerciaux ou secrétaires. Six générations, c’est trrrrrès long (2).

L’OCDE précise que ça marche aux deux extrêmes. Les enfants de pauvres restent pauvres, et leurs petits-enfants aussi? Oui. Eh bien, c’est pareil pour les riches. Geoffroy le sait, puisque ses potes Martin Bouygues, François-Henri Pinault, Emmanuel Besnier et compagnie n’ont eu qu’à naître pour devenir milliardaires.

Geoffroy l’écrit : «Les inégalités de patrimoine ont tendance à se transmettre de génération en génération, par l’intermédiaire de l’héritage et des donations. Elles sont aussi la source d’autres inégalités, en termes de niveau de vie, d’accès à l’éducation ou encore d’accès à la propriété. » Et? Ben, rien. Alors qu’une mesure de base, très libérale au fond, consisterait à supprimer l’héritage.

Non, ce que Geoffroy propose, c’est un «Capital Départ », c’est-à-dire un prêt à taux zéro. Le bidule ne serait proposé qu’aux pauvres, et ils ne pourraient l’utiliser que pour financer une formation, créer une entreprise, ou acheter un logement. Ils devraient le rembourser une fois que leurs revenus seraient suffisants.

Endetter les jeunes pauvres, c’est ce que Geoffroy appelle «l’égalité réelle des chances ». C’est dommage, car il existe, de par le monde, des pays où l’égalité des chances est un peu moins du pipeau qu’ailleurs. Ce sont, ô surprise, le Danemark, la Norvège, la Finlande et la Suède, où, comme l’explique l’OCDE, les petits-enfants de pauvres, et même parfois les enfants, rejoignent directement la classe moyenne.

Or, dans ces pays, l’illettrisme est quasiment absent, quand il affecte 2,5 millions d’adultes en France. D’abord parce que leurs méthodes pédagogiques ne sont pas aussi débiles que les nôtres (3). Mais aussi parce qu’en France, en maternelle, là où tout se joue, chaque institutrice a face à elle 21 enfants. Au Danemark, elle n’en aurait que 10. En Suède? 6, seulement (4).

En Suède, la fac est gratuite, y compris pour les étudiants venant des pays membres de l’Union européenne. Pendant ce temps-là, en Seine-Saint-Denis, 19 familles sont tellement à bout qu’elles ont porté plainte contre l’État pour « rupture d’égalité ». Leurs enfants, scolarisés au collège, passent leur temps en salle de perm, faute de profs. Mais je suis sûr que Geoffroy le « blairiste », comme il se surnomme, va venir leur donner des cours du soir.


Jacques Littauer – Charlie hebdo. 13/11/2019


  1. « Et si la France passait à l’égalité réelle des chances? », par Geoffroy Roux de Bézieux (Le Parisien-Aujourd’hui en France, 31 mars 2019).
  2. «L’ascenseur social est-il en panne ? Comment promouvoir la mobilité sociale» (OCDE, synthèse Cope, juin 2018, bit.ly/2VVLBrk. Un texte très clair de cinq pages).
  3. «Notre système scolaire programme l’illettrisme », par Alain Bentolila (Le Point, /8 septembre 2018).
  4. «Primaire et maternelle : des classes très chargées », par Louis Maurin (alternatives-economiques.fr, 3 avril 2018).