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Et si c’était un programme de socialisation plus qu’acceptable  …

Kristen Ghodsee, chercheuse américaine […] Professeure d’études russes et d’Europe de l’Est à l’université de Pennsylvanie, l’anthropologue Ghodsee documente depuis 20 ans les conséquences sociales de la chute du Mur de Berlin […]. Dans son précédent livre, Red Hangover (« La Gueule de bois rouge »), […] paru en 2017, elle y écrit :

« Quand les Américains pensent au communisme en Europe de l’Est, ils pensent aux restrictions de déplacement, à des paysages lugubres de béton gris, aux longues queues devant des magasins vides, des services de sécurité surveillant la vie privée des citoyens. C’était une réalité, mais notre représentation de la vie communiste ne raconte pas toute l’histoire. Les femmes du bloc de l’Est, bénéficiaient de nombreux droits et privilèges inconnus alors dans les démocraties libérales, à commencer par des investissements étatiques majeurs dans leur éducation et leur formation, leur incorporation entière dans la force de travail, de congés maternités généreux et de crèches gratuites. Un autre avantage a reçu peu d’attention : les femmes sous le communisme avaient plus de plaisir sexuel. »

[…] À chaque interview, Ghodsee tient à s’excuser : mon travail ne se résume pas à l’aspect sexuel, […] En réalité, son propos va au-delà. « Le capitalisme dérégulé, résume-t-elle tout au début de son livre, est mauvais pour les femmes. Si nous adoptons certaines idées du socialisme, leur vie sera meilleure. Appliqué correctement, le socialisme permet l’indépendance économique, de meilleures conditions de travail, un meilleur équilibre entre le travail et la famille. […]. »

L’ouvrage de Ghodsee s’appuie sur plusieurs études de terrain qu’elle a effectuées depuis 20 ans, mais aussi sur les travaux de référence d’historiennes comme Dagmar Herzog, Ingrid Sharp ou Josie McLellan ayant observé, notamment en RDA, […]  après la chute du Mur.

Ils ne constituent en rien une tentative de réhabilitation politique de la dictature est-allemande ou des régimes socialistes en général. « Je ne pense pas que nous devrions revenir à l’Allemagne de l’Est ou l’URSS, je ne romantise absolument pas ces régimes », dit-elle à Mediapart. Ghodsee documente d’ailleurs les privations de liberté, la surveillance, la dictature. Ou bien, dans le domaine du genre et du corps, l’absence totale de discussions sur les violences sexuelles, la répression de l’homosexualité et la subsistance de rôles genrés se distribuant entre les hommes et les femmes. […]

  […] « On attendait des femmes est-allemandes qu’elles soient des mères et des travailleuses, nous explique l’universitaire. Au moment de la chute du Mur, 90 % des Est-Allemandes avaient un emploi, contre 55 % à l’Ouest. Prendre un congé maternité était normal, les crèches et les jardins d’enfants étaient pris en charge par l’État. Les femmes étaient davantage économiquement indépendantes, et d’ailleurs mieux représentées et formées dans les domaines comme les mathématiques. Elles n’avaient pas à craindre une grossesse, si bien que l’âge de la première grossesse en RDA était plus bas avant 1989 qu’en RFA. L’implication sexuelle de cette indépendance était réelle : les femmes avaient davantage de marges de manœuvre pour choisir leurs partenaires. » […]

[…] Pour les sociologues et les historiens, la chute du Mur a été un « laboratoire formidable », raconte Ghodsee. Une occasion historique de prouver comment peut se remettre en place en quelques années un régime sexuel capitaliste et plus normatif. « Le Mur tombe le 9 novembre, l’Allemagne est réunifiée le 3 octobre 1990. En moins d’un an. L’économie est-allemande est aux mains de la Treuhand et 40 % des Allemands de l’Est perdent leur emploi. C’est rapidement le cadre ouest-allemand qui va s’imposer : les hommes ont besoin de travailler, donc les femmes vont rester à la maison. Ce qui permettait aussi de les faire disparaître des statistiques du chômage. Nombre de femmes est-allemandes n’ont pas aimé se retrouver sans travail, remises à la cuisine, économiquement dépendantes de leurs mari », résume Ghodsee.

[…]

Précisions qu’aux États-Unis, le « socialisme » signifie « socialisme démocratique » : pour aller vite, l’idée d’un système politico-économique post-néolibéral plus juste, redistributif, où l’État fédéral retrouverait une place centrale pour assurer la transition écologique, garantir de bons emplois, une protection sociale universelle et des logements pour tous. […]


Mathieu Magnaudeix. Médiapart. Titre original : « le sexe socialiste : et si c’était mieux ? ». Source (extrait)