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On liquide, tout doit disparaître !

Proposé par Macron au poste de super commissaire européen chargé de l’Industrie, du Marché intérieur, du Numérique et de la Défense, Thierry Breton veut, devant les eurodéputés, se présenter débarrassé de ses « liens d’intérêt » et des traces financières de son passé de PDG d’Atos. Il s’agit d’éviter les débats gênants qui, le mois dernier, ont coulé la candidature de Sylvie Goulard.

Le 31 octobre, le conseil d’administration de ce très prospère groupe de services informatiques a « pris acte » de sa démission, après onze ans de présidence. Pour lui, il s’agit d’un départ sans retour possible. Mais pas sans parachute…

Rien que ces cinq dernières années, l’ex-ministre de l’Économie et des Finances de Chirac a amassé un pactole d’une valeur de 70 millions d’euros. Certes, il a contribué à redresser la boîte, désormais cotée au CAC 40. Mais le chiffre d’affaires d’Atos (12,2 milliards d’euros l’an dernier) n’est nullement comparable à ceux de mastodontes comme Total, LVMH ou BNP Paribas, de trois à vingt fois plus gros…

Mauvaises actions bannies

Détail de ce modeste enrichissement : à la fin de 2018, Thierry Breton détenait encore 508.085 actions Atos. Le 30 juillet 2019, il en a cédé 71.620 et a empoché 5,3 millions d’euros. Il a promis de solder le reste avant d’entrer en fonctions. Et de se délester de ses mandats d’administrateur au sein de Carrefour et de Bank of America Securities Europe, sans oublier l’opérateur sénégalais Sonatel. Ses actions Atos restantes valent, (au cours actuel) une misérable trentaine de millions d’euros. Cette somme viendra s’ajouter aux 25 millions qu’il a perçus en cédant des actions depuis 2015. Sans compter ses 10,5 millions de rémunérations amassés depuis cinq ans. Et si on le nommait plutôt commissaire à la Pauvreté ?

Âgé de 64 ans, l’heureux PDG pourra également faire valoir ses droits à la retraite et bénéficier d’une pension complémentaire de 711.000 euros par an (soit trois fois plus que les émoluments de commissaire européen (270.000 euros par an)). Bon prince, Thierry Breton renoncera « intégralement au versement de ce complément de retraite, et ce jusqu’à la fin de son mandat européen, dès lors qu’il serait confirmé », précise son porte-parole. Il pousse bien loin le sacrifice…

Un candidat fumant

Gros boulot en vue pour la commission juridique du Parlement européen, appelée à éplucher la déclaration d’intérêts de Thierry Breton avant sa nomination au commissariat chargé de l’Industrie, du Marché intérieur, du Numérique et de la Défense. Parmi les activités d’Atos faisant l’objet d’un lobbying d’enfer à Bruxelles, l’une (pas la plus connue) concerne l’industrie du tabac. Or la directive Tabac doit être révisée à partir de 2021. Et Atos, via sa filiale Worldline, est un vieux partenaire des fabricants de clopes : le groupe, qui produit des solutions de logiciels pour assurer la traçabilité des paquets de cigarettes, a notamment fourni un support technique à Codentify, le système de traçabilité de Philip Morris.

Les associations antitabac s’inquiètent déjà : « Tout l’enjeu de la prochaine directive sera de rendre le système de traçabilité indépendant des fabricants de cigarettes. Car ceux-ci sont des acteurs majeurs de la contrebande ! explique Emmanuelle Béguinot, du Comité national contre le tabagisme (CNCT). Vu les activités d’Atos dans ce domaine et ses liens avec Philip Morris, la nomination de Thierry Breton pose un problème. Il faudrait savoir quelle position il défendra dans la révision de la directive, voire s’il se déportera du dossier. » Même pas installé, déjà victime d’intimidations !

Et ce n’est pas là le seul conflit d’intérêts potentiel. Atos est une vaste entreprise du numérique, secteur qui figurera dans le portefeuille du futur commissaire. Le groupe s’est aussi spécialisé dans les supercalculateurs, et il compte bien profiter d’Euro HPC, un programme lancé par Bruxelles pour acheter plusieurs supercalculateurs. Dotation totale prévue : 2,7 milliards d’euros. Macron, lui, est sûr d’avoir fait un super calcul en choisissant Thierry Breton !


Odile Benyahia-Kouider. Le Canard enchaîné. 06/11/2019