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« J’ai fait mon temps ». 

Il avait l’air tellement sincère, François Baroin, ce jour de novembre 2017, il y a tous justes deux ans. Il annonçait son retrait des instances dirigeantes de son parti et son départ du Sénat. Il fallait le voir, avec sa mine tristounette, sa voix un peu cassée, son ton désabusé « J’ai fait ce que j’ai pu. » Chirac lui avait toujours dit avec un bon sourire : « Écoute, François, il faut vingt ou trente ans pour faire un président », et il l’avait cru. Et il se retrouvait coiffé au poteau par un type de moins de 40 ans qui n’avait même pas été conseiller municipal et prenait tous les élus pour des ploucs. Encore merci, papa.

Dessin de Kiro – Le Canard Enchainé – 06/11/2019

Dégoûté, le « retraité » de la politique annonçait alors conserver son mandat de maire de Troyes et celui de président de l’Association des maires de France (AMF). Dans la foulée, il rendait publiques son inscription au barreau de Paris et son arrivée en tant que senior advisor pour les activités de banque d’affaires de Barclays en France. Il apporterait, avait-il expliqué, « une vision stratégique aux clients français et internationaux », ce qui ne voulait absolument pas dire qu’il monnaierait le carnet d’adresses obtenu lors de ses différentes activités politiques. Toujours président de la fédération LR de l’Aube, mais aussi de Troyes Champagne Métropole, le fringant et très actif Baroin, également administrateur de SEA-Invest France, est un fervent partisan du mélange des genres. Quand on est sur le départ à 52 ans, il est bien naturel de vouloir s’occuper.

« La contrainte l’emmerde »

Pour Baroin, c’est la divine surprise. Son copain Chris­tian Jacob vient d’être élu à la tête de LR et rêve de faire de lui le candidat du parti pour 2022. Un sondage récent le place devant Bertrand et Pécresse pour la fameuse échéance. Il n’a rien fait, il a juste pointé son museau, le petit prince, il ne s’est même pas coltiné une seule matinale radio, lui qui adore préserver son sommeil, et le revoilà dans la course. « Que les gens mettent un genou à terre sans qu’il ait même à combattre, voilà ce qu’il aime. Il déteste la baston et les balles qui sifflent », rigole un grand maire qui le connaît bien. « La contrainte l’emmerde, il faut qu’il s’amuse, sinon c’est le plantage », ajoute un député LR.

Les Républicains sont dans un tel état qu’ils ont jeté la rancune à la rivière, et ça lui va bien. Car Baroin a joué un drôle de petit jeu lors de la primaire de la droite. Ce chiraquien historique s’est allié à Sarkozy par haine de Juppé, qui l’avait dégagé de son gouvernement en 1995, crime qu’il n’avait pas pardonné vingt et un ans après. Il rejoint Fillon après sa désignation, et, quand le candidat de la droite se retrouve affaibli après les révélations du « Canard », il le soutient jusqu’au bout pour empêcher Alain Juppé de de­venir le plan B. Chaque fois, il a rêvé d’être Premier ministre.

Après l’élection de Macron, c’est lui qui mène la campagne des législatives vers un échec annoncé, tout en espérant devenir Premier ministre de… Macron. Lequel ne se prive pas de railler la « vraie constance » de « Monsieur Baroin ». Les deux hommes ne s’apprécient pas. En 2011, quand Baroin était à Bercy. il n’avait pas retenu la candidature d’un certain Emmanuel Macron, jeune inspecteur des Finances qui souhaitait devenir le numéro deux de son cabinet. Il y a des souvenirs qu’on préfère oublier.

Depuis la campagne, Baroin s’est refait une virginité en devenant, grâce à la tribune que lui offre l’AMF, un très offensif pourfendeur du macronisme et du pouvoir de la haute administration face aux petites villes, à la ruralité, aux « ter­ritoires ». Il s’est fait apprécier.

« Les violons, ça fait rêver »

« Il faut reconnaître qu’il est sympa », dit le maire socialiste d’une ville de banlieue. « Avec l’AMF, il a obligé Macron à nuancer ses positions », assure Arnaud Robinet, le maire LR de Reims. « Son image n’est pas abîmée par les propos excessifs. Avec lui, aucun risque de dérapage du type « le bruit et les odeurs », même s’il a soutenu Sarkozy dans une période assez droitière de sa vie », analyse un communicant. Pourtant, un vieux briscard de LR fait part de ses doutes : « C’est quoi, Baroin, dans le fond ? Une droite raisonnable, de filiation chiraquienne. Mais quelle est la différence de fond entre Baroin et Macron ? Je n’en vois pas. Il faudrait un tassement énorme de Macron pour qu’on soit au second tour. » Le premier choc des titans aura lieu lors de la venue de Macron au congrès de l’AMF, dans deux semaines.

En 2012, le petit prince avait fait quelques confidences à « Paris Match », et évoqué sa nostalgie chaque fois qu’il entendait « Les divas du dancing », une chanson de 1986. « Danse /Va tanguer sur le parquet ciré /Les violons ça fait rêver/Les yeux dans les yeux fais-les tourner/Et fais-toi désirer. » Y a quand même un peu de taf.

Dessin d’Aurel – Le canard Enchainé – 06/11/2019

Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné 06/11/2019