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Après trois semaines de contestation, la mobilisation se poursuit. Ces derniers jours, les Chiliens sont une nouvelle fois descendus dans les rues.

Révoltes des peuples

Selon Thomas Posado, Docteur en science politique à l’université Paris-VIII, chercheur associé au Cresppa-CSU

Les révoltes en cours au Chili s’inscrivent dans le cadre d’un soulèvement contre l’héritage pinochétiste du pays. Au niveau économique, cette révolte remet en cause le système mis en œuvre par la dictature de Pinochet avec l’arrivée de Chicago Boys qui ont transformé le pays en berceau du néolibéralisme, en lui imposant des privatisations de la quasi-totalité du secteur public. L’eau, l’électricité, la santé, l’enseignement supérieur ont été confiés à des entreprises privées et sont à des coûts prohibitifs pour de larges secteurs de la population.

La transformation du système de retraite par répartition en régime par capitalisation a été menée par José Piñera, frère de l’actuel président. Ces réformes, appliquées à leurs débuts par un ordre militaire impitoyable, ont été admirées par les élites économiques au point qu’on parlait de « miracle » ou de « jaguar » chilien, en référence à la forte croissance économique du pays. La contrepartie de ce modèle est que le pays est devenu l’un des trois les plus inégalitaires de l’OCDE. 1 % des Chiliens détient un tiers des revenus du pays, parmi lesquels Sebastian Piñera, actuel président, chef d’entreprise multimillionnaire. La révolte a commencé contre une augmentation du prix du ticket de métro, mais remet en cause l’ensemble de ces politiques économiques. Le slogan du mouvement, « On ne se révolte pas contre 30 pesos mais contre trente ans de politique libérale », illustre bien cela.

Au niveau politique, cette révolte remet en cause le carcan mis en place par les militaires en 1980. Malgré le retour de la démocratie, la Constitution reste celle d’Augusto Pinochet. La violence de la répression qui s’abat sur la révolte aujourd’hui montre que les vieux démons restaient prêts à être réactivés en cas de soulèvement. Michelle Bachelet, l’ancienne présidente socialiste, est revenue au pouvoir entre 2010 et 2014 avec la promesse de changer ce cadre institutionnel, mais n’a lancé le projet que six jours avant son départ du palais présidentiel. Aujourd’hui, la mise en place d’une Assemblée constituante est d’une urgente actualité.

Au-delà du cas chilien, cette révolte marque l’absence d’hégémonie des nouveaux gouvernements de droite et d’extrême droite qui sont arrivés au pouvoir à la fin du cycle des gouvernements progressistes (1998-2015). Ces derniers avaient capitalisé le boom du cours des matières premières, le cuivre au Chili, et se sont affaiblis face à l’inversion des cotations. Ils gouvernaient en redistribuant une partie des richesses aux plus modestes sans en prendre aux possédants, une configuration qui n’est plus envisageable en temps de crise. La conjoncture économique reste défavorable, entraînant une impopularité structurelle des différents gouvernements, les anciens progressistes et les nouveaux conservateurs.

Les uns et les autres semblent engagés dans un maintien au pouvoir par la force. La révolte au Chili fait écho à celle de l’Équateur, à la répression sanglante elle aussi, quelques jours auparavant, qui a réussi à arracher la renégociation du décret 883 augmentant le prix de l’essence que le FMI avait prescrit en échange d’un prêt. Elle s’inscrit dans un contexte où, du Honduras à Haïti, les peuples se révoltent contre leurs gouvernements qui ne leur offrent ni des conditions de vie dignes ni la garantie des libertés démocratiques les plus élémentaires.

Jusqu’au bout de la mondialisation

Selon Philippe Moreau-Defarges, Géopoliticien, chercheur à l’Ifri

Le 25 octobre 2019, un million de manifestants se mobilisent à Santiago du Chili pour protester contre la montée des inégalités. Comme souvent dans l’histoire, le feu qui couvait se déchaîne autour de quelque chose d’essentiel à la vie quotidienne : le métro (2,7 millions de voyageurs pour une capitale de 7 millions d’habitants), les tarifs étant augmentés de 1,7 % aux heures de pointe. Cette explosion ne peut que réveiller chez les Chiliens les sombres souvenirs de leurs deux plus récents traumatismes : de 1970 à 1973, faillite de l’expérience socialiste sous la présidence de Salvador Allende, ce dernier mourant abattu dans une quasi-guerre civile ; de 1973 à 1990, dictature du général Augusto Pinochet, recourant aux méthodes les plus atroces (tortures, enlèvements…).

Ce qui définit un pays, c’est d’abord sa géographie. Le Chili est… loin. Une mince bande de terre s’étirant (4 300 kilomètres du nord au sud) le long d’une immensité océanique longtemps seulement parcourue par les extraordinaires navigateurs polynésiens. Le Chili n’en est pas moins la nation la plus « européenne » de l’Amérique latine, réussissant une forme de décollage économique, et édifiant, non sans accidents, une réelle démocratie. Le pari économique de Pinochet, faisant appel aux ultralibéraux – les Chicago Boys nourris des principes de Friedrich Hayek et Milton Friedman –, réussit. Alors que l’Argentine des généraux sombre dans le chaos, le Chili est regardé comme l’un des modèles d’une économie ouverte, s’adaptant aux exigences de la spécialisation. Quant à Pinochet, battu en 1988 lors d’un référendum visant à prolonger son mandat, il se soumet au vote populaire et se retire. La démocratie est rétablie, la majorité des Chiliens souhaitant laisser les morts enterrer les morts.

Plus forts que la politique sont l’héritage historique et l’impact de la mondialisation. La société chilienne n’échappe pas aux maux traditionnels de l’Amérique latine, notamment à la concentration de la richesse au sein d’une très mince couche de privilégiés (à laquelle appartient l’actuel président Sebastian Piñera, l’un des millionnaires du Chili). À l’OCDE, club des démocraties riches, le Chili a la fiscalité la moins lourde pour les plus fortunés. Le Chili fait lui aussi face au défi majeur de toutes les démocraties : le grignotage plus ou moins rapide des classes moyennes, privées de leur ancrage à la stabilité sociale, leurs enfants perdant leurs espoirs d’ascension. Le choix de la spécialisation internationale souffre tant du ralentissement de la croissance de la Chine que du protectionnisme de l’administration Trump, les deux colosses étant essentiels pour les exportations chiliennes. Enfin, le Chili reste un pays du Sud par sa dépendance à l’égard d’une matière première, le cuivre, régi, comme toute commodité, par des variations brutales de cours.

Mais que doit et peut faire le Chili (18 millions d’habitants) ? Ici, réapparaît… la géographie. Le Chili ne peut se séparer ni de son éloignement ni de l’Amérique latine, débouché logique de son déploiement régional. Mais ce continent, comme prisonnier d’une fatalité dont il ne parvient pas à se libérer, retombe à nouveau, pris entre trafics, corruption et populisme. Le Chili n’a probablement pas d’autre voie que de continuer à s’adapter à la mondialisation, en s’efforçant de préserver les acquis précieux mais si fragiles de sa tradition démocratique.

Ras le bol au bal des orphelins

Selon : Jean-Jacques Kourliandsky, Directeur de l’Observatoire Amérique latine de la Fondation Jean-Jaurès, chercheur à l’Iris

Des Chiliens, par dizaines de milliers, un million, ont manifesté, crié un ras-le-bol, contre la cherté de la vie, les pouvoirs en place, au mois d’octobre. Pour une « petite » augmentation du billet de métro. À la surprise du président, Sebastian Piñera. Prenant à contre-pied les partis, de droite comme de gauche. Sans parler des admirateurs extérieurs, de la transition démocratique chilienne, si ordonnée, si respectueuse de l’ordre économique et social, exemplaire en un mot.

Les manifestants de 2019 ont repris en chœur la chanson qui symbolisa en 1986 le rejet du pinochétisme, El Baile de los que sobran (le Bal des laissés-pour-compte), que la bonne société laissait alors, et abandonne toujours, sur le bord de l’emploi. « Mes amis », dit la chanson de Jorge Gonzalez, « sont comme toi/Personne n’a vraiment voulu les aider/Ils les ont laissés les pieds dans le yaourt ». En effet. Les « événements » de cet octobre chilien n’ont rien à voir avec un complot orchestré par des forces occultes. Sebastian Piñera a bien tenté de rouler des yeux pour dénoncer « un ennemi puissant, implacable », seule l’extrême droite latino-américaine alors a alors répondu en écho : « Il est clair que les communistes veulent détruire le Chili », avec Cuba et le Venezuela. L’évidence sociale a bien vite rappelé le président Piñera à la raison.

Le Chili a bien retrouvé le chemin de la démocratie politique. Après dix-sept ans de dictature militaire. Mais, en vingt-neuf ans de démocratie, ses dirigeants successifs n’ont pas réussi à démonter le système pinochétiste qui a privatisé l’école, l’université, la santé, les retraites et les transports. Le Chili est certes un pays où l’on vote et s’exprime librement. Le Chili est bien l’un des pays latino-américains au taux de croissance des plus élevés. Mais le Chili est toujours l’un des pays d’Amérique latine les plus inégalitaires.

Pour manger, se soigner, aller au travail et à l’école, 70 % des familles sont obligées de s’endetter. 80 % des retraités, victimes des pensions par capitalisation, vivent avec un revenu mensuel inférieur au salaire minimum. Avec ce salaire minimum de 414 dollars par mois, et un revenu moyen de 550 dollars, une famille peine à joindre les deux bouts. Les loyers en centre-ville sont en moyenne de 433 dollars. Le montant du ticket de métro, avant l’annonce de la dernière hausse était de 1,13 dollar. Les tarifs de l’électricité ont augmenté de 19,7 % en 2019. Pour atteindre aujourd’hui 185 dollars par mégawatt. Le prix du mètre cube d’eau est de 1,45 dollar. Le litre d’essence vaut 1,15 dollar ; 0,95 dollar un pain ; 1,72 le kilo de tomates ; 1,38 le litre d’huile ; 1,09 le kilo de riz. Les universités, publiques comme privées, sont payantes. En dépit d’ajustements de ces dernières années, l’endettement bancaire par étudiant court de 7 000 à 25 000 dollars.

Ce Chili, RAS, rien à signaler, pouvait-il durer avec un tel « panier de la ménagère » ? La mèche sociale n’attendait qu’une étincelle. En passant le prix unitaire du ticket de métro de 1,13 à 1,17 dollar, la patience collective a débordé. L’indignation a pris le dessus sur toute forme de revendication constitutionnelle. Une dizaine de stations de métro ont été détruites en tout ou partie. La mobilisation reste forte, mais orpheline. Abandonnée par les puissants. Et sans porte-parole partisan.

Le président a sacrifié ses ministres, offrant des boucs émissaires en lieu et place de changements profonds. Les gauches ont, après coup, fait de la surenchère. Pour les uns, il faut destituer Piñera. Pour d’autres, il faut demander des comptes pour les violences commises, soldées par la mort de 20 manifestants. La candidate du Frente amplio (FA, nouvelle gauche) à la dernière présidentielle souhaite un dialogue avec le président. Et traite ses anciens amis du FA d’« irresponsables ».

Un point commun semble peu à peu émerger malgré tout : la demande de convocation d’un référendum pour mettre en chantier une Constitution démocratique et sociale qui renverrait enfin aux oubliettes de l’histoire la loi fondamentale héritée de Pinochet et toujours en vigueur.


Propos recueillis par Nicolas Dutent. Titre original « Pourquoi le Chili se soulève-t-il ? ». Source