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Résidentialisation : de la coveillance au sécuritaire

La résidentialisation consiste dans « la transformation d’un territoire bâti et habité qui, en tirant le bilan de l’inadaptation des dispositifs urbains des années 1960/1970, remplace l’espace fluide et généreux où tous devaient se retrouver par un espace urbain plus conventionnel » (Panerai).

Elle s’appuie sur les principes de la prévention situationnelle, pouvant « régir la conception des espaces (suppression des impasses et des recoins, amélioration de la visibilité, etc.), comprendre des mesures de protection des bâtiments (réduction de la taille des halls d’immeubles, encastrement des boîtes aux lettres, suppression des toits-terrasses, etc.), ou encore inclure la diffusion de dispositifs technologiques (contrôle d’accès, digicode, caméras de surveillance, etc.) » (Camille Gosselin).

Un urbanisme de prévention

Les rénovations urbaines comme la création de nouveaux ensembles de logements coïncident toutes avec une tendance où la sécurisation de l’espace est considérée comme une norme du bien vivre ensemble en ville et un moyen de souligner les limites qui distinguent les espaces fonctionnels entre eux. Spécialisation des espaces et délimitation constituent deux vecteurs forts de la production urbaine contemporaine. De fait, la résidentialisation implique une meilleure délimitation espace public/privé, espace collectif/individuel pour tendre paradoxalement vers la banalité de la majorité des quartiers résidentiels.

« La coveillance fonctionne totalement si les quartiers ne sont pas monofonctionnels, si des activités associatives, économiques s’y trouvent également. »

Cet urbanisme de prévention situationnelle trouve son origine dans une critique de l’urbanisme monofonctionnel de « la ville de la modernité » qui n’a pas ou peu fabriqué les moyens d’une urbanité satisfaisante et que l’on retrouve dans nombre de quartiers populaires.

En effet, c’est sur l’ouvrage Déclin et survie des grandes villes américaines de Jane Jacobs (éditions Parenthèses, 2012) que l’on fait reposer cette conception de la ville. Gerda Werkele a pourtant pu montrer les divergences philosophiques profondes qui existent entre les observations et les propositions de Jane Jacobs, et l’utilisation qui en est faite à la suite de l’architecte Oscar Newman et de sa théorie de « l’espace défendable » aux États-Unis comme en Europe sous les traits du Crime prevention through environmental design, traduit en français par « prévention situationnelle ». D’aucuns résument la réflexion de Jane Jacobs à une vision simpliste de la rue selon la formule « on doit veiller à la rue ». Contrairement aux préconisations actuelles, « elle s’est opposée aux clôtures et aux gardiens privés qui encourageaient l’isolement des résidents du reste de leur quartier sur leur gazon. Elle proposa de revoir les plafonds de revenus, de manière à encourager les résidents à s’investir sur le long terme dans leur habitat » (Werkele, 1999).

Jane Jacobs envisage donc une autre façon de faire de la mixité sociale que celle qui fait porter la responsabilité de l’absence de mixité aux communes favorisant l’habitat social. Consciente de la nécessité de diversité des usages et des usagers, elle considère que l’environnement bâti contribue au sentiment de sécurité ou d’insécurité. Veiller sur la rue, cela signifie dans ce contexte une attention collective à la rue grâce à des activités diversifiées, en partant du quotidien des habitants plutôt qu’en se concentrant sur les atteintes au bâti, ou sur les auteurs et victimes de délits.

Elle identifie quatre conditions nécessaires à l’urbanité des quartiers et de ses espaces publics :

  1. mixité fonctionnelle des activités de base, pas uniquement à destination des résidents du quartier (administration, culture, loisirs, activités économiques…) ;
  2. maillage fait de petits îlots ;
  3. présence de bâtiments d’âges et de conditions différentes ;
  4. nécessité de fortes densités urbaines.

« La multiplication du temps consacré à des tâches supplémentaires, l’allongement des distances parcourues réduisent d’autant le temps qui pourrait produire des réseaux de sociabilité, voire un temps de réelle solitude choisie. »

Néanmoins, si cette utilisation de l’œuvre de Jane Jacobs est celle employée par les géographes, sociologues féministes, se rapprochant d’une vision de modes d’habiter pour toutes et tous, ce n’est pas celle retenue dans les programmes de renouvellement urbain. On voit d’ailleurs, avec ces opérations et la justification par la théorie de « l’espace défendable » (permettant par sa configuration son contrôle par les habitants, donc diminuant la délinquance), un basculement dans la façon dont en France on s’attarde sur la délinquance. Camille Gosselin rappelle qu’après « la Seconde Guerre mondiale, la politique de prévention de la délinquance s’est surtout centrée sur les causes sociales de l’insécurité » pour aujourd’hui se focaliser sur « la volonté de supprimer les occasions de passage à l’acte au sein des espaces ».

L’appropriation des espaces

La préconisation de Jane Jacobs en faveur d’une ville multifonctionnelle, laquelle multipliant des temporalités de présence dans l’espace public participerait de sa sécurisation, invite à compléter le modèle des coquilles que nous abordons ici, notamment par les effets de proximité et d’habitude des lieux.

Antoine Haumont reprend la notion de société des individus qui, pour Norbert Elias, tend de plus en plus à remplacer les liens organiques par des liens contractuels, la communauté par la société. Mais l’approchant par le voisinage, il identifie les enjeux des voisinages autour de trois mots clefs : proximité, échange, ordre. Abordant le « découpage des proximités », il rappelle « une tradition ancienne des proximités privilégiant les ouvertures lorsque, dans la ville traditionnelle (surtout dans ses quartiers populaires), l’on vit sous le regard des autres et l’on circule dans l’espace d’une communauté entre les maisons, les passages et les cours. […]

 En tout état de cause, l’habitant est fondamentalement attaché au passage entre l’extérieur et l’espace privé comme une condition impérative de l’appropriation du logement. La mise en œuvre du contrôle repose cependant sur des filtrages variés, entre la stricte clôture et les transitions de la résidentialisation ». Ces dispositifs permettent la création de temps, de partage et d’échange, que sont sur l’ensemble de l’année l’entretien d’un jardin partagé ou des fêtes de quartier de façon plus ponctuelle.

« Veiller sur la rue, cela signifie dans ce contexte une attention collective à la rue grâce à des activités diversifiées, en partant du quotidien des habitants plutôt qu’en se concentrant sur les atteintes au bâti, ou sur les auteurs et victimes de délits. »

Au paradoxe de l’hybridation des espaces publics qui peut manquer à l’appropriation totale du quartier (manque de bancs pour profiter d’espaces verts intermédiaires), en même temps qu’elle peut être rejetée (bancs attirant une population jugée indésirable sous les fenêtres), s’ajoute un autre entre-deux qui a à voir avec l’habiter polytopique évoqué plus haut.

En effet, la coveillance fonctionne totalement si les quartiers ne sont pas monofonctionnels, si des activités associatives, économiques s’y trouvent également. L’héritage de l’urbanisme moderne d’une part et de l’implantation des activités économiques d’autre part réduit l’appropriation des espaces.

Ces quelques éléments disent les inégalités à l’œuvre et révèlent les mécanismes conduisant à un isolement non souhaité. En effet, la multiplication du temps consacré à des tâches supplémentaires, l’allongement des distances parcourues réduisent d’autant le temps qui pourrait produire des réseaux de sociabilité, voire un temps de réelle solitude choisie.

Les conséquences de ces politiques peuvent prendre la forme d’un renforcement du cloisonnement, notamment par l’appareillage des limites de certaines coquilles. Cette affirmation des limites diminue les possibilités d’entre-deux, d’hybridations nécessaires à la production d’espaces d’échanges.


Auteurs : Paloma Surdelaterra, Violette-Ghislaine, Loriot-BouvreuilRevue : « Cause commune »  n° 12 – juillet/août 2019. Source