En confrontant les écritures des ouvriers et celles sur les ouvriers, l’auteur propose une histoire sociale et politique autour du monde ouvrier.

Deux hypothèses constituent en effet l’armature du projet : il s’agit d’établir en premier lieu la centralité ouvrière au XXe siècle, c’est-à-dire l’importance majeure de la classe ouvrière comme sujet politique et social, en mesure de peser sur le sort du pays, voire d’en décider. Cette centralité implique une attention particulière envers la classe, qui se traduit par des dispositifs de surveillance, mais aussi une floraison d’écrits et d’enquêtes émanant de multiples services de l’État, de l’Église, d’intellectuels divers, de sociologues, etc. Dans un tel cadre, j’ai voulu souligner combien ces discours supposent en amont et a priori une ontologie des ouvriers, autour d’un certain nombre de prédicats, sur leurs vertus et leurs vices.

Par analogie avec le travail d’Edward Said et la manière dont des orientalistes occidentaux avaient inventé des Orientaux, je propose de considérer cette floraison de discours comme un orientalisme intérieur, venant évaluer et stigmatiser la classe. Dès lors, en croisant ces écritures, en les analysant selon leurs auteurs, leurs fonctions, le moment d’énonciation, leur contenu évidemment, je propose une histoire sociale et politique autour du monde ouvrier.

« La formulation progressive de la thèse sur la nouvelle classe ouvrière entend aussi fonder la possibilité d’un désajustement à moyen terme entre le conglomérat communiste et le monde ouvrier. »

Car l’histoire ouvrière, telle que je la pratique, étudie un segment mais constitue également un analyseur. Un segment parce qu’elle analyse un groupe social qui pendant le siècle a rassemblé au moins 25 % de la population active et plus de 37 % à son apogée. Par là, l’histoire s’attache à une composante massive de la société française. Mais elle constitue aussi un analyseur pour proposer un autre récit historique de la France tout entière, autour de situations sociales, de controverses intellectuelles et d’affrontements politiques.

La classe ouvrière et cinq périodes historiques
Je présente successivement cinq configurations pendant lesquelles dominent certains débats. Pendant la Première Guerre mondiale, l’enjeu porte sur la participation de la classe ouvrière à l’effort de guerre. L’équipe d’Albert Thomas, ministre de l’Armement, tente de l’associer en améliorant sa condition. Pour autant, d’une part, la résurgence des grèves suscite l’effroi. D’autre part, le recrutement massif d’ouvrières et plus encore d’étrangers et de coloniaux attise les procédures d’évaluation de la main-d’œuvre.

Or celles-ci empruntent des schèmes racialistes qui circulent entre les administrations d’État, les sciences sociales et les entreprises et vont aboutir à une espèce de hiérarchisation pérenne de la main-d’œuvre, selon laquelle tendanciellement plus un ouvrier provient d’un pays situé au Sud, plus basse serait sa valeur. L’entre-deux-guerres est dominé par deux débats : l’irruption du communisme et le développement de la rationalisation, celle-ci étant accusée de concourir à la dégradation de la condition ouvrière et par là de servir de fourrier au bolchevisme.

Les militants ouvriers se déchirent sur ces questions, tandis que les catholiques sociaux montent en première ligne pour tenter de résorber la déchristianisation et de pacifier la lutte des classes. Ces affrontements renvoient aussi à des luttes pour conquérir l’hégémonie sur la classe ouvrière. Les grèves du Front populaire qui attisent l’hostilité du patronat les radicalisent encore, notamment dans les débats entre militants communistes, socialistes et syndicalistes révolutionnaires.

« L’histoire ouvrière analyse un groupe social qui pendant le siècle a rassemblé au moins 25 % de la population active et plus de 37 % à son apogée et propose un autre récit historique de la France tout entière, autour de situations sociales, de controverses intellectuelles et d’affrontements politiques. »

Après la Seconde Guerre mondiale qui impose l’image d’une classe ouvrière unanimement résistante, l’hégémonie communiste mobilise les scripteurs, tantôt pour la renforcer, tantôt pour la défaire. Surtout, à partir des grèves de 1947-1948, cette image se défait et les gouvernements successifs, que soude un même anticommunisme, déploient une ostracisation des ouvriers. Si les sociologues, attachés à analyser les conséquences de la rationalisation, n’interviennent pas dans ce débat, la formulation progressive de la thèse sur la nouvelle classe ouvrière entend aussi fonder la possibilité d’un désajustement à moyen terme entre le conglomérat communiste et le monde ouvrier.

Les années autour de 1968 sont ensuite marquées par une floraison d’écritures attachées à raconter et à disséquer les grèves, dont découle une focalisation sur leurs acteurs principaux, réels ou supposés : les ouvriers spécialisés, parmi lesquels se repèrent nombre de femmes et d’immigrés. Elles conduisent aussi à raconter le quotidien de la condition ouvrière grâce aux récits recueillis auprès d’anciens travailleurs.

« À ces écritures construisant une étrangeté et un exotisme, les textes ouvriers répondent en dénonçant d’abord l’ampleur de la domination, mais aussi en célébrant les vertus de la classe : le courage et la franchise, la valeur de ses militants mais plus encore de son travail. »

Enfin, la période qu’ouvrent les septennats Mitterrand traduit une résorption de la centralité ouvrière et la disparition de tout espoir. C’est une crise de l’emploi, du mouvement ouvrier et la fin d’un monde que décrivent tous les scripteurs, en même temps qu’ils racontent les luttes, toutes vaincues, pour tenter de s’y opposer.

Pour noircir encore le tableau apparaît à partir du milieu des années 1990 une stigmatisation de la porosité supposée d’une fraction croissante du monde ouvrier à l’extrême droite. De ce fait encore, mais pour des raisons tout à fait opposées, il continue à faire peur. À cet égard, des écrivains qui prétendent dire la vérité sur leur père, notamment Didier Eribon et Édouard Louis, ont aussi contribué à
disqualifier encore la classe, qu’on dit xénophobe et homophobe.

Figurations de classe, dédain des individualités, écriture ouvrière

Par-delà ces débats successifs pourtant, quelques thématiques ordonnent ces batailles d’écritures, que je voudrais rassembler en trois thèses.

Ces écritures proposent des figurations de la classe. Ces figurations successives, d’épure en épure, signifient par métonymie la classe ouvrière : le mineur du Nord ou le métallo de Billancourt, l’OS immigré, plus récemment, l’ouvrier frontiste. Mais ces figures sociales sont aussi politiques : au long cours, les scripteurs superposent des propriétés ouvrières et une propension à la contestation et/ou au communisme.

De ce fait, l’anticommunisme nourrit aussi un antiouvriérisme, et notamment un antiouvriérisme d’État qui culmine pendant la guerre froide et vient légitimer la répression brutale des mobilisations ouvrières, assimilées à des entreprises de subversion. Cette espèce d’hostilité diffuse persiste au moins jusqu’autour de 1968. En symétrie, cette assimilation entretient une flamme révolutionnaire que chaque grande vague de grèves ou de conflictualité réveille : sous le Front populaire, à la Libération et au printemps 1968 enfin.

« Les dominants construisent une ontologie de la classe ouvrière, articulée à certains stigmates : la rudesse, le caractère fruste inclinant à la violence, une propension à l’alcoolisme, une sexualité dissolue, notamment chez les femmes, qui obsède les catholiques. »

Les écritures dédaignent les individualités et fixent des collectifs dotés de propriétés supposées. À la manière de l’orientalisme, les dominants construisent une ontologie de la classe ouvrière, articulée à certains stigmates : la rudesse, le caractère fruste inclinant à la violence, une propension à l’alcoolisme, une sexualité dissolue, notamment chez les femmes, qui obsède les catholiques. La langue qu’on prête à la classe, faite d’élisions, symbolise cette grossièreté et l’absence de finesse. Quant aux ouvriers coloniaux, le sabir qu’on leur invente signale combien ces hommes sont linguistiquement pauvres et ressemblent à ces barbares qui n’avaient pas accès au grec.

À ces écritures construisant une étrangeté et un exotisme, les textes ouvriers répondent en dénonçant d’abord l’ampleur de la domination, mais aussi en célébrant les vertus de la classe : le courage et la franchise, la valeur de ses militants mais plus encore de son travail.

L’écriture ouvrière suppose de surmonter des obstacles matériels et le plus souvent une formation scolaire mutilée. Elle traduit et prolonge alors une autodidaxie. Ces écritures correspondent à une pratique à la fois individuelle et/ou collective. Car l’écriture, même quand elle déplie un projet autobiographique, vient aussi tisser un collectif, qu’elle vise et construit. De fait, les écritures ouvrières tentent de défaire les propriétés prêtées à la classe ouvrière, et refusent une assignation sociale ou politique. Mais ce refus n’implique nul progressisme obligé.

Ce refus de l’assignation passe parfois par une ambition littéraire. Il ne s’agit pas de considérer qu’il y a une littérature ouvrière, en inventant un genre, qui, par son adjectif, serait nécessairement mineur (sans jeu de mots) ; mais plutôt de considérer comment des ouvriers essayent de faire œuvre littéraire, sans nécessairement y parvenir. Surtout, ce refus de l’assignation renvoie à une pratique de l’émancipation : quand les ouvrières ou ouvriers écrivent, elles et ils défont ou déplacent les propriétés qui leur sont prêtées, en revendiquent d’autres, racontent une lutte ou dénoncent une domination. Cette prise d’écriture traduit le plus souvent un engagement militant. Mais certains font aussi entendre une voix singulière et singulièrement dissonante, rebelle jusque dans l’assignation à la classe.


Xavier Vigna est historien. Il est professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Nanterre. Article lu dans la revue : « Cause commune » n° 12 – juillet/août 2019 – Source