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Moins cher que ses concurrents, Huawei électrise les téléphonistes et… le Renseignement.

Un vrai casse-tête chinois ! Le gouvernement français s’apprête à lancer le processus d’enchères des fréquences 5G, censé rapporter des milliards d’€ au Trésor. Cette nouvelle génération de téléphones mobiles favorisera la connexion de milliards d’objets et de systèmes dans des secteurs clés (énergie, transports, santé, etc.). Mais comment traiter Huawei, le tentaculaire industriel chinois (100 milliards de dollars de chiffre d’affaires, 180.000 employés), champion de cette technologie ?

Au sein des cercles de l’Etat, deux écoles s’affrontent. Dans le premier camp, les services de renseignement alertent sur les risques de cyber-espionnage (ils soupçonnent l’équipementier de vouloir pirater les installations au profit de Pékin). En face, les « pro-business » du gouvernement se montrent plus sensibles aux arguments économiques des opérateurs de télécoms hexagonaux.

Espions 005G

Soutenus par l’Elysée, les réticents ont remporté la première manche le 23 juillet 2019, avec l’adoption de la loi dite « anti-Huawei ». Ce texte soumet les téléphonistes à un nouveau régime d’autorisation préalable à l’exploitation d’équipements pour les réseaux 5G.

Concrètement, les opérateurs devront adresser leurs demandes au Premier ministre, qui, après avis de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi), aura deux mois pour les certifier ou les rejeter.

Mais les pro-Huawei ont trouvé une oreille attentive à Matignon et à Bercy. SFR et Bouygues Télécom, notamment, mènent un lobbying intense afin que les décrets d’application, actuellement à l’étude au Conseil d’Etat, ne pénalisent pas trop le matériel chinois.

Et pour cause : 52 % des sites mobiles de SFR en 4G sont déjà équipés avec du matos Huawei, et 47,5 % chez Bouygues Télécom. « Impossible, se lamente l’un des deux. On ne peut pas passer d’Ericsson ou de Nokia à Huawei. »

Ces pleurnicheries exaspèrent Emmanuel Macron. Lors d’un Conseil de défense, le Président a tapé du poing sur la table : « Ce n’est pas un problème technique. On ne me la fait pas, je connais les télécoms !» Comme à peu près tout…

L’argument décisif n’est, il est vrai, pas technique mais économique. Ainsi que le soulignait un rapport sénatorial du 19 juin 2019, les tarifs de Huawei s’avèrent « 18 % inférieurs à ceux de ses concurrents ». L’association des opérateurs européens estime que « bannir Huawei entraînerait un retard de dix-huit mois dans le déploiement de la 5G et un coût supérieur de 55 milliards d’euros ». Orange et Free, qui ont opté pour Nokia et Ericsson, affichent plus de décontraction…

A l’étranger, ces deux opérateurs ont moins d’états d’âme. Le 10 juillet, à grand renfort d’antennes chinoises, Xavier Niel a allumé la 5G sur le rocher monégasque. Idem, le 24 octobre, pour son réseau irlandais. En Espagne, Orange a équipé son réseau 5G en Huawei. Xie xie !

A la baguette…

Manifestement, les téléphonistes n’ont pas eu connaissance du rapport alarmiste de la Commission européenne (remis le 9 octobre 2019) sur les menaces d’une prise de contrôle par un Etat hostile. Les auteurs étaient peut-être impressionnés par la philosophie de Ren Zhengfei, le fondateur de l’enseigne au lotus. Dans un mémo interne adressé à ses troupes, que cite « M le Magazine du Monde (12/10), il harangue ainsi : « Une fois que nous aurons survécu au point le plus critique de notre histoire, une nouvelle armée émergera. Pour quoi faire ? Dominer le monde. » Brrr…

En cinq ans, le géant de Shenzhen s’est taillé la première place mondiale dans le secteur des infrastructures, avec une part de marché de 29 % (contre seulement 8 % pour l’américain Cisco).

Donald Trump multiplie, depuis un an, les opérations spectaculaires à l’encontre de l’empire du Milieu. Son administration a toutefois prononcé, le 10 octobre, une levée partielle des sanctions, autorisant certaines entreprises US à collaborer avec la firme au lotus. Il ne faudrait tout de même pas trop pénaliser Google, Microsoft et Intel, ces chétifs compatriotes…

La digue européenne ne semble guère plus robuste. Au risque de se brouiller avec son allié américain, Boris Johnson n’empêchera pas l’entreprise controversée d’accéder au réseau 5G (« Sunday Times », 28/10). Angela Merkel, de son côté, s’est opposée à toute forme d’ostracisme envers Huawei.

La Chine étant le premier partenaire commercial de l’Allemagne (200 milliards d’euros d’échanges en 2018), pas question de cracher dans le potage pékinois !

En France, le colosse des télécoms poursuit son entrisme avec méthode. Après Jean-Louis Borloo, l’équipementier vient de recruter, au sein du conseil d’administration de sa filiale hexagonale, Jacques Biot, l’ex-président de l’Ecole polytechnique (« Challenges », 17/10/2019), un homme au carnet d’adresses long comme le bras. Sûrement un admirateur de la Grande Muraille de Chine…


Odile Benyahia-Kouider. Le Canard Enchainé. Titre original : « Le Dragon chinois qui enflamme ministres, patrons et barbouzes ». 30/10/2019