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Proposée par Macron il est le nouveau candidat – commissaire à la commission européenne

L’intitulé du poste avait tout pour lui plaire : commissaire chargé de la Politique industrielle, du Renforcement du marché intérieur, du Numérique, de la Défense et de l’Espace. N’en jetez plus ! Breton, qui aime raconter à la presse qu’il se lève avant 6 heures, écrit, fait sa séance de sport, puis se rend au boulot jusqu’à pas d’heure, a fait cent fois le tour du monde, résout des équations juste avant de s’endormir dans un vol transatlantique, parle l’américain mieux qu’un Américain et, quand il veut réfléchir à l’avenir du monde, visionne des podcasts des universités de Genève et de Tokyo sur la mécanique quantique.

C’est dire s’il est l’homme du rôle. Emmanuel Macron le pense aussi. « Si nous proposons ce candidat, c’est qu’il convient », a lâché Jupiter. Qui oserait même en douter ? Merci à la gauche européenne, qui se demande si le PDG d’Atos ne sera pas en situation de conflit d’intérêts, de bien vouloir fermer son claquet.

Thierry Breton a toujours su y faire avec les politiques.

Dessin de Kiro – Le Canard Enchainé. 30/10/2019

Un jour de 1994, le téléphone sonne au cabinet de Gérard Longuet, alors ministre de l’Industrie. Driiing. Au bout du fil, Thierry Breton, alors numéro deux de Bull : « Dites, cher ami, le cabinet a bien transmis au ministre mon interview de ce matin ? Vous êtes sûr ?

Car j’y dis beaucoup de bien de lui. » La petite manœuvre se renouvellera des dizaines de fois : Thierry Breton souhaitait devenir patron de Bull, et l’appui du ministre était plus que bienvenu.

« C’était assez incroyable, car Breton nous faisait le coup au moins quatre fois par semaine !» rigole un ex du cabinet de Longuet. Et ça a marché. Après Bull, il a décroché la présidence de Thomson, puis celle de France Télécom. Parfois, ce fringant diplômé de Supélec à la chevelure bouclée peut manquer d’intuition. Ce chiraquien convaincu n’a pas su se rabibocher avec Sarkozy (ils se détestent cordialement) ni se rapprocher de Hollande. Il attend avril 2017 pour se rallier à Macron.

Mais il s’est fort bien accommodé de ce petit trou d’air. C’est bien simple, il connaît tout le monde. « Breton, c’est l’as du réseautage », s’amuse un patron. Il est :

  • président du comité des rémunérations de Carrefour,
  • président d’honneur de Thomson,
  • membre du conseil consultatif de la Bank of America,
  • président du conseil d’administration de Wordline,
  • administrateur de l’association de l’Ecole alsacienne
  • Il s’est introduit dans la bande de Bébéar quand l’ancien patron d’Axa faisait la pluie et le beau temps,
  • pote avec Pinault,
  • très pote avec Arnault.

Les mauvaises langues rappellent même que l’astucieux montage, révélé par « Le Canard », qui a permis à Bernard Arnault d’alléger les droits de succession pour ses enfants a été mis au point alors que Breton était ministre des Finances. Perte pour le Trésor public : 6 milliards. Voilà qui permet de mieux comprendre la «grande proximité intellectuelle » qui unit les deux hommes.

Très lié à Chirac, Breton aimait échanger avec Villepin, du temps où il était à Matignon. Ils parlaient du monde, de la France, loin du fracas de la petite politique. « Il faut s’appuyer sur nos points forts et régler nos points faibles pour évoluer dans le monde tel qu’il est sans laisser personne au bord de la route. » Rudement fortiche.

Malgré son indéniable talent pour le réseautage, deux affaires sont venues entacher sa belle réputation. Président du comité d’audit de Rhodia en 1998, Thierry Breton a été soupçonné d’avoir validé des comptes maquillés. Il jure que non. « Disons qu’il était très content d’être là et qu’il ne s’est pas montré très curieux. C’est d’ailleurs pour ça qu’on l’a nommé ! » rappel un bon connaisseur du dossier.

Ministre des Finances, a-t-il avantagé Lagardère, en 2006, lors d’une vente d’actions d’EADS à la Caisse des dépôts ? Il a affirmé être « irréprochable » ; on ne lui a guère cherché de noises.

Sa réussite en tant que patron d’Atos n’a pas impressionné ses ennemis à Bruxelles.

Les Verts, la gauche radicale et les socialistes du Parlement européen enquêtent sur Rhodia. L’ex-eurodéputée Pervenche Berès, qui n’avait pas eu le temps de boucler son enquête sur le sujet, a laissé ses archives à la disposition de ses confrères. « On a fait tomber Goulard pour 300.000 euros, et on va devoir laisser passer Breton, symbole de l’entre-soi à la française… C’est dur », s’étrangle un eurodéputé socialiste.

Breton en a vu d’autres. « A 64 ans, comme disait Chirac, tout ça lui en touche une sans faire bouger l’autre », s’amuse un patron qui le connaît bien. Ursula von der. Leyen et lui se sont vus maintes fois et s’apprécient. Quarante ans de flagornerie, ça finit par servir.


Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 30/10/2019