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Voyages au fond de la zone grise

Une étudiante, vendeuse de confiseries dans un cinéma, se laisse draguer par un type dont elle ne sait pas s’il lui plaît. Créant un semblant d’intimité par SMS, il finit par décrocher un rendez-vous puis l’entraîne dans son appart de célibataire… où elle se prend à douter : et si ce « mec à chats » était en fait un tueur en série ?

Autre récit : une fillette solitaire de 12 ans est abordée dans un parc par un vagabond à cheveux longs, disciple du tueur illuminé Charles Manson, qui la dégoûte et l’obsède à la fois…

Dès la parution de la première nouvelle citée, « Cat Person », en décembre 2017, dans le « New Yorker », l’Américaine Kristen Roupenian (née en 1981) s’est imposée comme une fine observatrice des dédales du désir féminin mais aussi de l’emprise des fantasmes, qui peuvent (ou non) basculer dans l’horreur.

Elle déploie avec ironie les ambiguïtés du date (rendez-vous amoureux à l’américaine), explore la zone d’ombre du non-consentement et décrit le processus de réinterprétation permanente du comportement masculin par ses héroïnes hésitantes.

Avec ce recueil de 12 nouvelles dédié à sa mère, qui lui « a appris à aimer ce qui [lui] fait peur », elle confirme être une analyste des méandres de la conscience féminine mais aussi de la part d’ombre monstrueuse qui peut soudain affleurer dans les vies américaines les plus ordinaires.

Le récit avance à coups de brefs dialogues, et le ton apparemment neutre sert d’écrin à des descriptions cruelles : « Elle regarda sa mère, avec sa coupe ridicule aux pointes trop effilées qui lui donnait l’allure d’un vieil oiseau effarouché. »

Roupenian sait aussi se glisser dans la peau d’un homme et pratiquer de soudains décentrements du récit. Dans une nouvelle marquante, elle plonge le lecteur, sans indication de lieu, dans un pays lointain où un jeune coopérant est assiégé par une bande d’écolières diaboliquement insolentes et par un être invisible qui tambourine sur ses murs. Jusqu’à ce que le lecteur découvre que l’action se passe au Kenya et qu’il s’agit d’une tradition des Luyias.

Son art du conte incisif a valu à Roupenian de voir les droits de son recueil achetés par la chaîne HBO, qui compte en tirer une minisérie… Ça promet.


David Fontaine : le Canard enchaîné. 30/10/2019


  • Le livre : « Avoue que t’en meurs d’envie » de Kristen Roupenian (NiL). 394 p., 20 €. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marguerite Capelle.