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Les USA (certes d’une manière différente) intègrent la longue liste actuelle des revendications sociales dans différents états du monde, l’Algérie, Catalogne, Chili, Hongkong, Argentine, Irak, etc. On souffre des mêmes douleurs, à des degrés différents

Au bout de quarante jours d’arrêt de travail, la majorité des 50.000 salariés grévistes de General Motors (GM) a accepté vendredi 25 octobre de reprendre le travail. [Depuis le dernier mouvement social datant de] 1973, le groupe automobile américain, longtemps numéro un mondial du secteur, n’avait connu une grève aussi longue. Cinquante usines aux États-Unis ont été affectées, en particulier dans la région de Detroit (Michigan), le berceau industriel de GM. Les salariés ont perdu des centaines de millions de dollars en salaires, tenant les piquets de grève vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Mais après plus de cinq semaines, ils obtiennent des concessions réelles : un bonus de 11.000 dollars, des augmentations de salaires, mais aussi des rattrapages de salaires pour les employés les plus mal payés, en particulier ceux embauchés après la crise financière.

À l’époque, GM, en faillite, avait été massivement renfloué par l’administration Obama, comme d’autres constructeurs automobiles et les plus grands établissements financiers. Ces trois dernières années, GM a affiché un profit cumulé de 35 milliards de dollars. Qualifié par le Washington Post d’« une des grèves les plus importantes dans le secteur privé depuis vingt ans », le mouvement a fini par payer.

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À quelques centaines de kilomètres de là, 30.000 enseignants grévistes des écoles publiques de Chicago (Illinois) poursuivent leur grand mouvement entamé il y a plus d’une semaine.

Une grève créative, où ils manifestent, chantent mais s’entraînent aussi à la désobéissance civile en cas d’escalade du mouvement, un signe de leur détermination. Sous le mandat de Rahm Emanuel, l’ancien maire, un démocrate qui fut aussi chef de cabinet au début de la présidence Obama, les écoles ont été sacrifiées au nom de la réduction des coûts. Près de soixante ont été fermées, la plupart dans les quartiers pauvres et noirs de la ville, une catastrophe sociale dans une ville qui reste extrêmement ségréguée. Le mouvement est puissant et plutôt populaire : les enseignants réclament des hausses de salaires, des classes plus petites, des investissements parascolaires (notamment pour des travailleurs sociaux et des postes d’infirmières scolaires). Mais aussi, et c’est original, la construction de logements abordables pour eux (ils sont contraints légalement de vivre près de leur établissement, dans une ville où les loyers explosent) et leurs élèves, dont des dizaines de milliers sont sans domicile fixe. […]

Les États-Unis seraient-ils en train de tourner la page de trois décennies d’apathie sociale ?

Depuis deux ans, la grève y fait son grand retour. […] En trois décennies, la syndicalisation a été divisée par deux (10 % de syndiqués aujourd’hui aux États-Unis), mais surtout la grève a été systématiquement contournée, et parfois interdite. Les lois « Right-to-work » votées dans la moitié des États américains, qui limitent la négociation collective, ont affaibli le poids des organisations professionnelles. La négociation collective a considérablement diminué, les syndicats devenant le plus souvent des institutions sur la défensive, tétanisées par le bras de fer, attendant davantage du parti démocrate que de l’action directe.

Dans la plupart des entreprises, le droit de grève est en pratique inexistant. Comme l’ont montré les économistes Thomas Piketty et Emmanuel Saez, la perte d’influence des syndicats a correspondu avec l’explosion des inégalités aux États-Unis. Selon les statistiques du Bureau américain du travail, le nombre d’arrêts de travail « majeurs » en 2018 (au total, 20 mouvements de grèves impliquant au moins 1.000 salariés) n’a jamais été aussi élevé depuis 2007, plus d’une décennie. Et « le nombre de travailleurs impliqués, 533.000, [a été] le plus élevé depuis 1986 ».

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Le champ lexical de la grève […] fait florès depuis l’élection de Trump.

  • En mars 2018, après la tuerie dans un lycée de Parkland (Floride), au moins 1,4 million de jeunes Américains dans 4.500 établissements ont quitté leurs écoles pour un « walkout » (« débrayage ») contre les armes à feu : il s’agit de la quatrième journée de mobilisation la plus importante sous le mandat Trump, et une des huit plus importantes de l’histoire américaine.
  • Le mouvement des jeunes autour de l’urgence écologique a aussi popularisé aux États-Unis le terme de « grèves du climat » dont l’acmé est à ce jour la marche mondiale organisée le 20 septembre dernier, journée historique de mobilisation écologique.
  • Tandis que la gauche américaine se réveille et se radicalise, des figures du mouvement syndical font elles aussi monter le rapport de forces.
  • En janvier 2019, alors que Donald Trump avait fermé le gouvernement depuis des semaines pour contraindre le Congrès à financer « son » mur avec le Mexique, gelant le versement des salaires de 800.000 fonctionnaires, c’est d’ailleurs un appel à la grève générale qui a contraint le président américain à céder.
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Mathieu Magnaudeix. Médiapart. Titre original : « Aux États-Unis, les grèves font leur retour ». Source (extrait)