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« En France, tout le monde a accès à la santé. » Cette phrase est fausse, chacun le sait.

Combien de milliers d’euros, non remboursés, laissés chaque année dans la poche des dentistes, des dermatos, des pédiatres et autres médecins, parce qu’ils pratiquent des honoraires excessifs, mais malheureusement autorisés ? (Rions de bon coeur en lisant le serment d’Hippocrate : «Je donnerai mes soins à l’indigent et à quiconque me les demandera. Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche de la gloire. »)

Et puis il y a les mutuelles, qui croient dur comme fer qu’elles font partie de « l’économie sociale et solidaire » – oh ! comme c’est joli ! -, mais qui ne servent à rien, et qui nous pillent des centaines d’euros par an, et des milliers si vous avez le malheur d’avoir un certain âge.

Contrairement aux pays nordiques, il ne suffit pas, en France, d’être un citoyen avec ses papiers en règle pour avoir accès à la Sécu. Eh non. Il faut être « assuré ».

Le plus simple, pour le devenir, c’est de travailler – de manière déclarée. On peut aussi être étudiant. Bref, il faut avoir un « statut ». Ou alors être « ayant droit » – relevez cette jolie formule – d’un(e) assuré(e). En étant son fils ou sa fille, son mari, son épouse …

Pas de travail, ou du travail au noir? Pas de Sécu.

En juillet 1999, à l’initiative de Martine Aubry, ministre de l’Emploi et de la Solidarité, est votée la loi créant la couverture maladie universelle, ou CMU. […] [S’il a fallu compléter la couverture maladie par la précision « universelle »], c’est qu’elle ne l’était pas.

En France, seules 6 millions de personnes reçoivent la CMU. C’est peu, hein. Mais il existe aussi une autre aide, l’aide au paiement d’une complémentaire santé (ACS), perçue par 1 million de personnes supplémentaires. Car les mutuelles sont chères, trop chères.

Une solution serait d’avoir un système universel, où chacun paierait en fonction de ses revenus. Je proposerais de l’appeler « Sécurité sociale », ça vous plaît ?

Mais quel intérêt, franchement? Ne vaut-il pas mieux que l’État utilise nos impôts pour donner de l’argent aux personnes pauvres afin que celles-ci le reversent aux mutuelles ? (Tiens, et si vous contactiez votre mutuelle pour lui demander combien gagnent ses dirigeants ? S’il vous plaît.)

Un problème majeur de la CMU et de l’ACS, c’est que les pauvres ont honte de l’être, alors ils ne demandent pas les aides auxquelles ils ont droit (au contraire, par exemple, de Total).

Agnès Buzyn a donc décidé de créer un nouveau bidule, la complémentaire santé solidaire (CSS). […]

Pour pouvoir bénéficier de la CSS, il faudra […] [« gagner » ] Moins de 1.007 euros mensuels si vous êtes seul, et moins de 2.115 euros si un compagnon et deux enfants squattent votre studio. Dix millions de personnes sont concernées. Ou peut-être 12 millions (1).

Attention : la nouvelle CSS (à la très jolie sonorité) n’est pas gratuite. Plus vous êtes vieux, plus il faudra raquer : 8 euros par mois pour les moins de 29 ans, et 30 euros à partir de 70 ans (2).

Les bénéficiaires seront remboursés à 100 % pour les prothèses dentaires, auditives et les équipements optiques. Il n’y aura pas de dépassements d’honoraires, le tiers payant sera automatique, et, en cas de séjour à l’hosto, il sera pris en charge sans limitation de durée.

Toute la question est de savoir si, pour une fois, Agnès Buzyn dit la vérité. C’est difficile à imaginer, mais sait-on jamais ? Et il faudra voir si, effectivement, les personnes bénéficiaires n’auront plus de démarches à effectuer, ce que j’ai du mal à envisager pour notre chère Administration […]. Mais si tout cela se produisait, les pauvres seraient désormais traités comme nous devrions tous l’être. C’est évidemment une excellente chose.

Le souci, c’est que si la ministre ne ment pas, ils seront donc désormais bien mieux traités que les secrétaires, les plombiers, les profs ou les ouvriers à 1.200 euros par mois. Vous les voyez, les conséquences sociales et politiques?


Jacques Littauer .Charlie hebdo. 23/10/2019


  1. « Agnès Buzyn lance la complémentaire santé solidaire, remplaçante de la CMU », par Marion Lecas (La Croix, /6 octobre 2019).
  2. « La « complémentaire santé solidaire »remplace la CMU pour les plus démunis » (Le Monde, 15 octobre 2019).