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Avec sa monnaie Libra, Facebook veut rendre les transferts d’argent internationaux quasi gratuits et universels. Mais avec ses 2,4 milliards d’utilisateurs, le géant américain aura une puissance qui inquiète tous les Etats…

« J’ai dû refuser 400 personnes », soupire l’un dès organisateurs. En ce jeudi 26 septembre 2019, l’auditorium de Crea est plein à craquer. Il y a là des étudiants de cette école de commerce qui va lancer des formations sur les nouvelles monnaies numériques. Ou des acteurs de la finance traditionnelle, costumes stricts. La raison de l’engouement : Bertrand Perez, directeur de l’association Libra, qui porte le projet de monnaie de Facebook, fait sa première apparition semi-publique à Genève, là où elle a décidé de s’installer, modestement dans un simple espace de coworking.

Le discours ? Profil bas.

Quelques jours plus tôt, le ministre de l’Économie français, Bruno Le Maire, a relayé les inquiétudes des États depuis l’annonce par Facebook de son projet de monnaie le 18 juin. Bertrand Perez est pédagogue et didactique, autour de cette volonté de créer « l’internet de l’argent ». « 1,7 milliard de personnes n’ont pas de compte de banque, dont un milliard avec un téléphone. Avec la technologie blockchain, on peut stocker et envoyer de l’argent partout », explique le directeur. Et toucher les populations en Afrique ou même celles exclues du système bancaire dans les pays développés.

Voilà qui explique aussi l’intérêt d’ONG pour ce projet, ou des Nations Unies. Mais l’idée va plus loin : il s’agit de remplacer le complexe système de transferts de fonds internationaux. « En moyenne, un transfert coûte 14 dollars pour 200 envoyés, soit 7 %. C’est cher. La banque mondiale a un objectif de 3 % à horizon 2030. Mais on pense que c’est impossible avec la technologie actuelle », expose Bertrand Perez.

Au-delà des marges des intermédiaires, c’est le réseau lui-même, créé dans les années 1970 avec Swift, que Facebook juge obsolète. Libra promet un transfert d’argent universel et quasi gratuit. L’aspect consensuel.

Combiner monnaie et 2,4 milliards d’utilisateurs…

Mais si les ministres des Finances des G7 se sont encore inquiétés voilà quelques jours, c’est qu’ils ont de bonnes raisons. Avec 2,4 milliards d’utilisateurs potentiels de ce portefeuille virtuel sur Messenger et WhatsApp, les deux filiales de Facebook, la Libra deviendra instantanément une devise majeure. D’autant qu’elle est un peu différente des autres crypto­monnaies. Pour éviter les mouvements spéculatifs qui empêchent l’utilisation du bitcoin dans la vie de tous les jours, elle sera adossée à des réserves en euros, dollars ou même des em­prunts d’État.

Conséquence : le petit commerçant en Afrique ou en France pourra accepter sans risques d’être payé dans ces libras, qu’il changera ensuite comme bon lui semble. Stable et pratique, impossible à voler dans son portefeuille virtuel, Libra pourrait donc vite se substituer aux mon­naies officielles. Par exemple dans un pays comme le Venezuela, où l’inflation sévit Bref, avec Libra, la multinationale prend les prérogatives d’un État. Mais les objectifs sont potentiellement différents.

Au bord d’un autre lac suisse, c’est à Zoug, connu pour compter plus de sociétés que d’habitants, qu’un spécialiste de la crypto-finance donne une clé. « Ce qui pose problème, c’est la combinaison monnaie-2,4 milliards d’utilisateurs, avec le mauvais usage que Facebook fait de nos données personnelles ». La revente pour de la pub commerciale ou politique de ce trésor mis en ligne gratuitement par les internautes est la source des profits du réseau social. Si demain le géant californien dispose en plus de vos paiements, il tracera encore un peu plus votre profil personnel. Dans sa communication, Facebook a annoncé séparer la question des données de la monnaie, mais au vu des scandales récents, sa parole n’engage que ceux qui la croient …


Objectif 2020, vraiment ?

Libra martèle son objectif : la monnaie a pour ambition de voir le jour à l’été 2020. Les défis sont de plusieurs ordres, notamment technologiques. « Les crypto-monnaies ne permettent de ne faire que quelques centaines de transactions à la seconde quand Visa en assure 60.000 ». note Bertrand Perez. Mais le géant américain devrait probablement trouver une architecture ad hoc. Plus compliqué est le feu vert réglementaire. C’est la raison pour laquelle l’association s’est basée en Suisse. Car le pays s’est doté d’une législation claire et cohérente sur les cryptos, et ce sans être un « Etat voyou ».

Les procédures de la Finma, l’autorité des marchés financiers et le régulateur, apportent des garanties contre le blanchiment d’argent ou le financement du terrorisme, auxquels Libra ne veut pas être associé.

Alors réaliste, le calendrier ?

« Libra postule à une licence habituelle auquel on va mettre des risques additionnels », se contente de dire la Finma. De par « le caractère systémique » de Libra, la Banque nationale Suisse devrait donc avoir aussi son mot à dire. Avant peut-être le parlement

Alors que l’Italie, la France et l’Allemagne ont annoncé vouloir interdire Libra sur leur sol, la pression politique est forte. Ce serait d’ailleurs l’une des raisons qui expliqueraient les départs de Visa, Paypal et 5 autres membres sur les 28 que compte l’association en plus de Facebook. Finalement, il n’est donc pas sûr que Libra soit lancée comme prévu, si elle l’est un jour, vu la résistance mondiale des États …


Sébastien Colson. le Dauphiné Libéré. 27/10/2019