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Près de 40 millions de Kurdes vivent entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. C’est contre les Kurdes de Syrie que l’armée turque a lancé une offensive meurtrière le 9 octobre. Pourquoi ?

Parce que le président Erdogan redoute par-dessus tout, la création d’une entité kurde autonome à sa frontière, comme c’est le cas en Irak. Quelques clés pour comprendre l’histoire de ce peuple à part.

À l’origine.

Les Kurdes sont un peuple indo-européen occupant une région montagneuse à cheval sur quatre pays : l’Iran, l’Irak, la Syrie et la Turquie. De confession musulmane sunnite, ils parlent, selon les régions, deux dialectes proches, le sorani et le kurmanji. D’un État à l’autre, leur situation est très différente.

La carte (et les informations qui l’accompagnent) a été réalisée par notre cartographe, Thierry Gauthé, en collaboration avec Hamdam Mostafavi, rédactrice en chef à Courrier international.

Turquie, “pour en finir avec le terrorisme”

Source de paix.

  • L’offensive contre les Kurdes dans le nord de la Syrie début octobre (baptisée Source de paix), pour en finir avec “le couloir du terrorisme” selon les mots de Recep Tayyip Erdogan, exacerbe le nationalisme en Turquie. Autour du président turc, en difficulté depuis quelques mois sur un plan intérieur (l’économie est au ralenti et il a perdu la mairie d’Istanbul aux dernières élections), c’est désormais l’union nationale, de la classe politique aux principaux médias. Certains d’entre eux n’ont pas hésité à saluer les exactions contre les Kurdes. Ce qui les rassemble ? Leur haine du PKK.
  • En ce qui concerne les réfugiés syriens (ils sont près de 3,5 millions en Turquie), qu’Erdogan n’a pas hésité à instrumentaliser contre l’Europe depuis le début de la guerre en Syrie, le président turc envisage d’en renvoyer une grande partie dans la zone reprise aux Kurdes (voir carte). Une façon de “diluer” la présence kurde en installant des populations arabes dans les zones à majorité kurde. 

PKK.

  • Parti des travailleurs du Kurdistan, organisation indépendantiste kurde de Turquie. Ses militants, à l’idéologie maoïste, défendent depuis 1978 l’établissement d’un État kurde indépendant dans l’est de la Turquie, une région peuplée par 13 millions de Kurdes (et qui constitue donc le “Kurdistan du Nord”). Considérée comme terroriste par la Turquie, par l’Union européenne et une grande partie de la communauté internationale, elle a pour leader Abdullah Öcalan, emprisonné depuis 1979 par la Turquie. Le nombre total de combattants n’est pas connu, il serait de plusieurs milliers. 

Peshmerga. 

  • Ce mot signifie littéralement “celui qui va au-devant de la mort”. C’est le nom des combattants kurdes, quelle que soit la région du Kurdistan où ils se trouvent. Vêtus d’une tenue militaire ou d’une tenue traditionnelle kurde, ils sont très proches de la population et font partie intrinsèque de la société kurde. Cela rend donc très difficile la distinction entre civils et militaires, d’autant que les Kurdes peuvent devenir combattants en cas de nécessité. Hommes comme femmes, tous les Kurdes peuvent être (ou avoir été) peshmergas à un moment de leur vie avant d’occuper d’autres fonctions, comme Massoud Barzani, le président de la région autonome du Kurdistan irakien. La communauté internationale a découvert ces combattants, et notamment les unités féminines, lors de la lutte contre Daech en Irak et en Syrie, où la milice kurde se trouvait aux avant-postes. Comme le rapporte Kurdistan 24, les États-Unis ont octroyé une aide financière de 290 millions de dollars en 2018 aux peshmergas.

Irak, l’autonomie de haute lutte

  • Kurdistan irakien : Région autonome du nord de l’Irak. Capitale : Erbil. En autonomie partielle depuis les années 1990, cette zone est reconnue comme autonome par la Constitution irakienne depuis 2005, après l’invasion de l’Irak par les Américains en 2003 et le départ de Saddam Hussein.
  • En 1988, une attaque à l’arme chimique par l’armée de Saddam dans la ville d’Halabja, au Kurdistan irakien, a fait des milliers de morts. Aujourd’hui, la région dispose de ses propres gouvernements et Parlements, même si, sur les questions supranationales, elle doit encore composer avec le gouvernement de Bagdad. Économiquement, la région dépend beaucoup des importations venues de Turquie. Peuplée de 8,5 millions de personnes, majoritairement des Kurdes, la région du “Kurdistan du Sud” (dans le “Grand Kurdistan”) a accueilli de nombreux réfugiés kurdes syriens depuis 2011. 

La chute de Kirkouk.

  • En 2017, les Kurdes irakiens sont brutalement revenus sur terre. Entériné par un référendum fin septembre, leur rêve d’indépendance dans le nord de l’Irak s’est envolé après la reprise de Kirkouk, région riche en pétrole, par l’armée irakienne. Comme si à chaque fois que la perspective d’un État kurde se précisait, elle fédérait contre elle des alliances de circonstance entre ennemis d’hier.

Syrie, une guerre pour rien ?

  • Un ami qui vous veut du mal. Lâchés par les Américains en 2017 à Kirkouk, en Irak, les Kurdes viennent aussi d’être abandonnés à leur triste sort par un Donald Trump plus cynique que jamais en Syrie. En annonçant début octobre le retrait des troupes américaines du nord du pays, le locataire de la Maison-Blanche a ouvert un boulevard à la Turquie. Et mis fin à l’expérience du Rojava.

Rojava.

  • C’est le nom kurde de la région située dans le nord-est de la Syrie, peuplée majoritairement de Kurdes (ils sont environ 3 millions). Le Rojava (l’“ouest”, en référence à l’ouest du “Grand Kurdistan”) était autonome de fait depuis 2013, en raison de la guerre civile en Syrie puis de l’arrivée de l’organisation terroriste État islamique, qui ont réduit à néant l’emprise de Damas sur la région. Cette région constituait aussi une expérience politique de démocratie directe, fondée sur l’égalité des sexes et le respect des minorités. 

YPG.

  • Les Unités de protection du peuple sont des milices kurdes syriennes assurant la sécurité dans la région autonome du Kurdistan syrien, le Rojava. Leur effectif compte entre 30 000 et 40 000 combattants, dont un tiers de femmes. Les troupes du YPG faisaient partie de la coalition internationale contre le groupe État islamique, souvent en première ligne des combats. Indépendantes du PKK, elles en sont néanmoins proches, et à ce titre considérées comme terroristes par la Turquie. 

Alliances de circonstance.

  • Alliés des États-Unis contre le régime de Bachar El-Assad et contre Daech depuis le début de la guerre, les Kurdes syriens avaient eux aussi fini par rêver d’un État indépendant dans le nord de la Syrie. Ils ont vite déchanté. Les Occidentaux, qui redoutent pourtant un retour des combattants de Daech (dont des milliers de combattants sont aujourd’hui sous la garde des Kurdes dans le nord de la Syrie), ne les aideront pas. Lâchés de toutes parts, ils ont dû faire allégeance mi-octobre au régime syrien autrefois honni.
  • Résultat : l’armée de Bachar est intervenue dans le nord de la Syrie pour les protéger et, mardi 22 octobre, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan ont annoncé qu’ils contrôleraient désormais ensemble une bande de 30 kilomètres entre la Turquie et la Syrie, jusque-là contrôlée par les Kurdes. Le Rojava a vécu.

L’Iran, une exception ?

  • Une histoire à part. En Iran, la situation des Kurdes est assez différente, d’un point de vue historique. “Le traité de Sèvres [conclu le 10 août 1920 entre les Alliés et l’Empire ottoman] avait promis la création d’un État kurde”, rappelle The Telegraph, cité dans un article de notre rubrique histoire. Une promesse jamais tenue, sauf en Iran, où les Kurdes ont érigé une République éphémère sous la protection des Soviétiques. Elle disparaîtra en 1946, moins d’un an après son instauration, dès le départ de l’Armée rouge.
  • Une minorité importante. Les Kurdes représentent près de 10 % de la population iranienne. C’est l’une des plus importantes minorités du pays. À la différence des trois autres pays où ils sont implantés, la langue (proche du persan, que la plupart des Kurdes parlent et comprennent) et la culture kurde sont reconnues en Iran, mais il n’y a pas de région autonome kurde.

Répression.

  • En 2015, des incidents ont éclaté à Mahabad, la ville emblématique du Kurdistan iranien, siège de la République kurde autoproclamée en 1946. Et en 2017, après les attentats de Téhéran, qui ont fait 17 morts, une vague de répression s’est abattue sur les Kurdes, soupçonnés de collusion avec les djihadistes.
  • Depuis le début de l’offensive turque en Syrie le 9 octobre, Téhéran, allié de Damas, a plusieurs fois manifesté son inquiétude et proposé sa médiation. Les Iraniens, soucieux de maintenir leur influence dans la région, redoutent eux aussi un retour des combattants de Daech.

Courrier international. Titre original de l’article : « les kurdes, éternels perdants de l’histoire ». Source